Voilà donc l'ultime "Schéhérazade" léguée par Leopold Stokowski, captée en février-mars 1975, presque un demi siècle après sa première version en cinq galettes 78tours (Victor His Master's Voice) d'octobre 1927 avec l'orchestre de Philadelphie.
Une oeuvre qu'il enregistra non moins de cinq fois intégralement au cours de sa longue carrière, sans compter les témoignages de concert, incomplets ou impubliés. Déjà des extraits gravés si tôt qu'en 1919 à l'ère du phonographe !
Le talent de conteur du maestro (alors nonagénaire) ne s'est pas tari avec l'âge, et se permet même une réelle prise de risque en maints endroits.
Il n'a pas renoncé à sa manie du remaniement de l'instrumentation. Nullement rédhibitoires sauf pour les puristes, ces quelques minimes retouches s'annoncent tantôt flagrantes : un xylophone s'invite à 8'05 du "Récit du Prince Kalender", des cymbales claquent dans le climax de "La mer et le bateau de Sindbad" (mesure 199, 7'55)...
D'autres ajouts restent discrets, comme ce léger glissando de harpe sur le second arc arpégé par la clarinette dans la troisième partie (mesure 23, 1'30).
Les licences concernent aussi la prosodie ou le tempo, particulièrement dans "Le Prince et la princesse" : la sinueuse mélodie initiale se trouve langoureusement féminisée par les violonistes anglais qui succombent à l'agogique délitée par le chef. Observons cet alanguissement du deuxième énoncé, avec un retard qui précède le trille mi-ré-mi-ré (0'10).
Ce sentiment de plaintive volupté baigne la romance idyllique, jusque dans les dernières secondes : encore un ritardando qui diffère la résolution fa#-sol (10'58) que soupirent les violoncelles.
Durant les soixante-huit premières mesures de cet Andantino, la noire se pointe ici lascivement à une valeur 32, alors que la partition la prévoit plus vigoureuse (52).
Pour le pimpant épisode central "pocchissimo piu mosso" (4'12-), Stokowski resserre l'allure mais reste en deçà de l'alacrité que Rimsky fixe au métronome (58 au lieu de 63). On ne morigénera pas une bénigne désynchronisation des trois croches (fa) pincées aux altos (4'13), légèrement décalées de la caisse claire, car cela s'arrange aussitôt dès la réitération de cette figure rythmique.
Sa baguette sait aussi nous attendrir dans le premier volet. Berçant l'accalmie du "tranquillo" (3'07), le violoncelle solo creuse sans rien de mécanique le relief de sa phrase ondoyante. On peut alors regretter l'apparition un peu fruste du violon solo (4'04) qui empèse ses triolets et rigidifie inélégamment sa diction par des quasi sforzando sur les cadences suspensives ou conclusives (la-si à 4'13, sol-la à 4'24 ; ré-mi à 7'06, do-ré à 7'16).
Erich Gruenberg campe ici une sultane de caractère quoiqu'un peu insistante.
Stokowski brosse ce périple marin avec une patente émotivité (les violons juteux à 2'02-, mesure 39) et suscite le grandiose par des astuces dont il a le secret : la majestueuse déclamation de ses cornistes (4'50-4'58) quand les vagues assaillent le navire.
Sans interruption, il enchaîne « attacca » le "Récit du Prince Kalender" qu'il scénarise par un art digne du théâtre. Après une introduction savoureusement dressée par les bois du Royal Philharmonic (basson, hautbois) surgit l'Allegro molto (3'26) : les violoncelles et contrebasses bondissent dans le décor comme un Maure sanguinaire, le cimeterre entre les dents.
Les trombonistes profèrent leurs menaces auxquelles répond la trompette en sourdine. Stokowski sait maintenir la tension narrative dans le Moderato assaï (4'32) : émoustillant pizzicato de cordes « colla parte », turgescente clarinette qui affûte ses fins de phrase avec un air revêche... Il excite ses troupes dans le "poco stringendo" (5'44) puis fait encore monter la fièvre à 6'38, attisée par les stridents triolets de piccolo et triangle.
Raconter, c'est aussi savoir gérer l'élévation du propos : passer de la description à la distanciation. Recul panoramique d'une caméra en travelling arrière, que Rimsky introduit à la lettre N de sa partition (7'53). Stokowski réussit cela magistralement, étoffant chaleureusement ses pupitres, même dans le « spiccato » arraché par ses moelleux archets (8'49-9'04).
Et quelle subtilité dans la conclusion : ce mélisme du cor qui résonne lointainement sur le trémolo serré par des altos et violoncelles aux reflets argentés (10'22-10'37). Notons cette finale liberté textuelle : le choc de percussion est remplacé par un roulement frappé crescendo à la cymbale suspendue.
L'esthétique de Stokowski n'était pas réputée pour sa rigueur. Mais ici, que redire à la discipline de l'orchestre britannique dans la "Fête à Bagdad" ?!
Toute au service de l'action dramatique et du tumulte échevelé. Exemple mesure 468 : comme si les bourdonnantes triples croches aux violons n'étaient pas assez périlleuses, le chef accélère progressivement comme pour tester la vélocité de ses musiciens. Il se saisit du "piu stretto" (6'33) huilé mais tranchant qu'aiguisent ses violoncelles et contrebasses redoutablement nets. Les micros contribuent à focaliser les pupitres avec une piquante acuité.
Pour marquer le naufrage du bateau éperonné par le rocher, le compositeur a prévu un coup de tam-tam, ici renforcé par la grosse caisse.
Audiblement inspiré par l'oeuvre, Stokowski s'y révèle au sommet de son art : le grand spectacle qu'il nous offre ne sacrifie rien de l'émotion ni de la couleur orientaliste de cette suite symphonique tirée des "Mille et une Nuits".
Voilà une interprétation puissamment imaginative, aussi efficace qu'attachante.
Dans cette Ouverture de "La Grande Paque russe" captée en février 1968, quatrième enregistrement qu'il en effectua pour Victor, les retouches et intuitions personnelles du maestro remodèlent la physionomie de cette célébration orthodoxe sans trahir son aura d'effervescente spiritualité.
Au contraire, elles l'intensifient par divers moyens.
Voici quelques modifications et effets spécifiques :
A 0'28, le violon solo jaillit immédiatement de la rafale de sol octaviés en pizzicati, foudroyante comme l'éclair. Néanmoins, mesure 28 (2'05), la même gerbe de pizzicati laisse à la flûte un silence pour s'installer.
Très surprenant, au début du passage "Andante lugubre" (3'04) : l'impatient et féroce grognement du tuba américain semble sorti de l'antre maléfique de Kastcheï plutôt qu'il n'évoque l'aurore baignant le saint Sépulcre. J'ai aussi l'impression qu'on lui a adjoint une clarinette basse (substituée au basson) pour émettre un tel grommellement (?)
Autre bizarrerie : 4'03-4'12 dans l'Allegro agitato, le thème mélodique « Dieu ressuscitera » (entrecoupé par la réplique des bois) doit être joué dans une même nuance dynamique (mezzo forte aux violoncelles & contrebasses, piano aux basson & tuba). Alors que Stokowski amoindrit le volume des deuxième et troisième sections de ce motif musical.
Mesures 157 (4'49-), 173 (5'01-), repris à 433 (10'02-) et 449 (10'14-) : on observera cette singulière accentuation des cuivres, avec crescendo sur les sept derniers accords à l'unisson des cordes. Mais les six accords qui doivent ensuite ponctuer en écho les croches de violon sont supprimés.
Mesure 213 (5'41), on relèvera ce halo de cordes qui nimbe la résonance de la fanfare (encore un ajout étranger à la partition).
Lors de ses enregistrements antérieurs (avril 1942, avril 1953), Stokowski avait pris l'initiative de faire chanter l'hymne du "Maestoso" par un baryton, Nicola Moscona en l'occurrence. Il reste ici fidèle au solo de trombone (7'18) prescrit par le compositeur -ne s'empêchant pas de lui imprimer un ostensible crescendo sur les cinq derniers ut de sa mélopée.
Hélas, une transformation regrettable affaiblit selon moi le carillonnant Finale, ici privé de son martèlement (la-ré) de timbales.
Quoi qu'on pense de ces aménagements, l'orchestre de Chicago s'exécute avec la flamme et l'éblouissante virtuosité qu'on lui connaît.
Mentionnons enfin que le livret du CD, traduit en Français, retrace le parcours discographique de Stokowski pour les deux oeuvres au programme. Cela intéressera les mélomanes collectionneurs, et mérite d'être salué au sein d'une réédition en série économique.