Etre irrité par des traditions pourtant cautionnées par les siècles et du coup inventer un nouveau "réglement", n'ayant aucune justification esthétique mais seulement celle d'étouffer complètement ce qui précédait, voilà le fait d'esprit malades, me direz-vous. C'est ce qu'on appelle en musique le dodécaphonisme. En littérature, cela s'appelle le Nouveau Roman. Ces espèces de courants révolutionnaires autoproclamés ont toujours su attirer l'attention par la radicalité de leurs théories (certes pas par leur oeuvres...), quitte à sombrer dans l'oubli quand de nouveaux théoriciens s'avéraient encore plus suffisants. Si vous souhaitez contempler une de ces monstruosités de l'histoire, un de ces spécimens engendré par l'esprit positiviste (qui, ne sachant plus où nuire, s'est reconverti sournoisement dans la musique), alors écoutez Schönberg. C'est un novateur! Un des premiers de son siècle! Le deus ex machina! Personne n'avait jamais osé écrire une pareille musique avant lui (preuve nécessaire et suffisante du génie de cet homme). Il faut se rendre à l'évidence. L'abominable système tonal sévissait depuis des lustres, et soudain, Schönberg a l'idée absolue : aucune des douze notes de la gamme chromatique ne devra être répétée avant que toutes les autres n'aient été jouées. Cette fois, plus aucune note polarisante, le système tonal est bel et bien détruit, alléluia! Quel génie artistique, à ne pas confondre d'ailleurs avec une monomanie pré-sénile dirigée contre toute tradition! Grâce à Schönberg, on ne doit plus rien à tous ces musiciens de l'époque préhistorique, on doit tout à Schönberg. Grâce à Schönberg, la musique devient sérielle, c'est-à-dire scientifique et rigoureuse ; elle acquiert les gages de respectabilité qui lui ont tant fait défaut.