Les symphonies de Chostakovitch enregistrées par Kurt Sanderling entre 1976 et 1983 gardent un statut particulier. La sélection des œuvres est ce qu'elle peut être avec un tel chef : pas de symphonies avec voix (2, 3, 13, 14) d'abord, ensuite les symphonies jugées trop longues ou anecdotiques (7, 9, 11, 12) car reposant davantage sur un programme que sur une logique musicale, sont écartées. On se retrouve ainsi avec les ouvrages les plus assimilables à une esthétique symphonique "pure". Exit donc la délirante, au sens le plus fort du terme, 4°, avec regrets tant il est peu de vrais grands enregistrements de cette oeuvre géniale. Anti-star parmi les plus grands chefs d'orchestre encore en vie, sinon en activité, en 2010, Sanderling, né en 1912, faisait partie des jeunes chefs les plus prometteurs d'Allemagne dans les années 1930, lorsqu'il dut s'exiler. C'est en URSS qu'il a trouvé refuge, sous l'aile de Mravinski. Resté fidèle au bloc soviétique, il prend la tête du nouvel Orchestre symphonique de Berlin, fondé en 1952 pour doter la capitale de la RDA d'une formation faisant contrepoids au Philharmonique tombé dans la corbeille occidentale. De ses années russes Sanderling a gardé une connaissance particulière du répertoire symphonique du pays, alors que son art de chef était déjà largement formé par l'école allemande. C'est précisément ce qui définit les présentes interprétations : une sensation simultanée d'authenticité, de légitimité et d'absence d'idiomatisme. Comme Haitink, et parce qu'ils partagent une même culture, Sanderling arrache Chostakovitch aux contingences pour révéler son universalité. Sans qu'on entende la moindre trace de couleur russe, Sanderling ne crée jamais d'impression d'exotisme, de transplantation. Il n'y a à vrai dire chez lui aucune recherche apparente de couleur, aucun travail sur les timbres autre que la hiérarchisation de l'orchestre et la transparence des pupitres. Par une conséquence paradoxale, ces interprétations sont emblématiques de ces années de plomb brejnéviennes, dont elles ont la grisaille implacable et désespérante. Aucun plaisir sonore à attendre de ces cordes sans moelleux, de ces cuivres sans éclat, même au plus aigu, le son d'ensemble est d'une matité absolue qui touche à l'abstraction. Pour obtenir le ton juste, Sanderling se préoccupe exclusivement de l'articulation, de la dynamique et de la construction. Le point culminant de ce coffret est sans doute une 15° sombre et creusée, dont la perfection formelle ne fait qu'approfondir les angoisses dont l'œuvre est porteuse.