J'ai déjà pu écrire tout le bien que je pense du Quatuor Jerusalem à propos de leurs disques Chostakovitch, absolument formidables (
Chostakovitch: Quatuors à cordes Nos. 6, 8 & 11 et
Chostakovitch: Quatuors No. 1, 4 & 9). Rappelons qu'ils sont également responsables de deux des plus exemplaires disques Haydn réalisés ces dernières années:
Haydn: Quatuors à cordes, vol. 1 et
Haydn : Quatuors à cordes vol. 2. Ces quatre disques, je les conseille sans aucune réserve, et je ne suis heureusement pas le seul à le faire.
Il en va autrement de leur disque Schubert, qui a divisé et divisera encore, sans doute parce qu'il est aussi discutable qu'il est stimulant. En 2008, cet encore jeune quatuor (au disque, en tout cas) choisissait donc d'ajouter au monceau de version disponibles du Quatuor en ré mineur "La jeune fille et la mort", en le couplant avec le Quartettsatz, célèbre fragment qui d'une façon ou d'une autre remit Schubert sur la voie de l'écriture de quatuors et lui permit de livrer ses ultimes chefs-d'oeuvre dans le genre.
Autant dire que l'on risque d'être désarçonné lors de la première écoute de ce disque, et singulièrement de "Der Tod und das Mädchen". Pris par un "gros son" réverbéré, comme (trop) souvent dans les productions Harmonia Mundi, un son très apprêté sans que pour autant la violence vitale y soit sacrifiée, l'auditeur risque fort de rester cloué à son fauteuil à écouter l'intégralité de l'histoire qu'on a commencé à lui conter. Car c'est bien là une version hyper-narrative et hyper-expressionniste que propose ce quatuor, le tout dans un son gonflé qui contribue encore à en élargir la dimension.
A partir de là, deux réactions possibles: soit on trouvera comme l'auteur d'un très bon article sur le site ClassiqueInfo-disques que j'ai lu récemment que le Quatuor Jerusalem "exhibe son Schubert", qu'en cherchant à se distinguer des versions existantes ses intentions finissent par s'entendre beaucoup trop. Tout en reconnaissant des qualités évidentes aux instrumentistes et une réussite non moins patente dans certains passages, le rédacteur de l'article regrette le volontarisme et l'absence de naturel de cette version, au motif que les coutures se voient bien trop, ce que la prise de son n'arrange pas. On ne peut balayer d'un revers de main ces fortes réserves, tout simplement... parce qu'elles sont en grande partie justifiées!
Est-ce parce qu'on a soi-même été gêné par cette artificialité de la prise de son et de certains effets mais qu'on a tout de suite été conquis par la conduite du discours musical et pour ainsi dire du récit, et comme toujours avec ce Quatuor la grande maîtrise des contrastes dynamiques (essentiels chez Schubert, et à plus forte raison dans ce quatuor-là)? Est-ce tout simplement parce qu'on a apprivoisé cette version et que les effets qui nous avaient chiffonné ont fini par s'effacer ou se fondre dans un ensemble assez cohérent qui n'en pâtit pas plus que cela? En tout cas, le sentiment qui prévaut pour l'auditeur que je suis et qui a maintenant écouté cette version une douzaine de fois en l'espace d'un an, c'est que le Quatuor Jerusalem exhausse Schubert plus qu'il ne l'exhibe. On pourra m'objecter à bon droit que Schubert, comme tous les autres, a besoin d'être servi et pas exhaussé, mais disons qu'une telle proposition, aussi anti-naturelle puisse-t-elle paraître et irritante soit-elle à certaines oreilles, fait partie de celles qui portent la musique assez haut pour qu'on lui pardonne ses effets de manche.
Même en voyant bien les limites d'une telle option et en me rendant bien compte qu'une telle interprétation pêche effectivement par volontarisme, je prends le tout et m'incline devant l'excellence du groupe et la singularité de la vision. Mais je comprends les réserves, et tenais à les mettre en avant afin qu'il n'y ait pas trop de déconvenues. Ceux qui n'attendent rien de précis devraient tenter l'aventure. On peut rejeter un tel disque et trouver une telle interprétation trichée ou surfaite, mais je pense que nombreux sont ceux qui la trouveront à tout le moins passionnante, quand bien même ils ne l'adopteraient pas comme j'ai moi-même fini par le faire. Sinon, si l'on souhaite la violence expressionniste sans la tentation du maniérisme pour l'accompagner, on n'aura qu'à se diriger par exemple vers
les Quatuors à cordes Nos 12 à 15 par le Quatuor Juilliard. Sans parler d'autres interprétations bien connues qui font respirer Schubert plus naturellement. Pour une version filmée, on peut aller voir du côté du Quatuor Hagen:
Quatuors A Cordes.