En 1828, alors que Beethoven a quitté le monde des mortels pour rejoindre définitivement celui des immortels, Schubert publie ce qui sera le couronnement de son oeuvre dans le genre musical que le maître disparu avait porté jusqu'à des sommets insoupçonnés : la sonate pour piano. Ces trois sonates de Schubert (sonate n°19 en ut mineur D958, sonate n°20 en la majeur D959, et sonate n°21 en si bémol majeur D960) seront ses dernières, ce qui en fait de facto une sorte de testament instrumental, qui s'inscrit dans la continuité de son maître disparu. On y retrouvera une influence beethovénienne manifeste, mais aussi tout le génie schubertien au meilleur de son inspiration, dans une démarche alliant violence et sensualité, bâtie plus que jamais sur ce contraste permanent fait d'éruptions passionnées et d'effondrements intimistes, lesquels confinent à cette inimitable atmosphère schubertienne oscillant subtilement entre reposante sérénité et désespérance mélancolique.
Entre 2001 et 2006, Andsnes enregistre ces oeuvres majeures du répertoire pour piano, couplées à des lieder de Schubert en compagnie du ténor anglais Ian Bostridge. En 2008, EMI regroupe les 4 sonates captées jusque là pour en faire ce remarquable double album. Le norvégien montre en effet une affinité particulière avec le pianisme schubertien, visiblement inspiré par cette musique (mais qui pourrait ne pas être inspiré par ces merveilles ?). Un jeu solide et sobrement cantabile, puissant sans être démonstratif, vivant et coloré mais sans surcharge, lyrique sans être sentimental, cérébral sans rechercher le métaphysique. Une interprétation investie, soignée et maîtrisée, qui souligne les détails et révèle les formes de ces peintures faites d'ombres et de lumières.
En complément, la trop peu représentée sonate n°17 en ré majeur D850, composée en 1825, et qui témoigne d'une exubérance et d'une fraicheur inhabituelle chez Schubert, dans une atmosphère espiègle et charmante inspirée de vacances à Bad Gastein (ce qui donnera son surnom à la sonate).
Un double album superbement réussi, dont on soulignera une D960 particulièrement remarquable, et qui mérite une bonne place dans la discographie de ces chefs d'oeuvres intemporels.