13 internautes sur 13 ont trouvé ce commentaire utile
4.0 étoiles sur 5
Orwell ou Huxley ? Du règne de l'émotion sur notre civilisation., 8 avril 2011
Ce commentaire fait référence à cette édition : Se distraire à en mourir (Broché)
C'est le point de départ de ce livre qui m'a attiré, en lisant l'excellent commentaire de Ouhman : la référence à deux romans majeurs,
1984 de George Orwell et
Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley. "Orwell craignait ceux qui interdisaient les livres. Huxley redoutait qu'il n'y ait même plus besoin d'interdire les livres car plus personne n'aurait envie d'en lire... Orwell craignait qu'on nous cache la vérité, Huxley redoutait que la vérité ne soit noyée dans un océan d'insignifiances".
Si le point de départ du livre est fort séduisant, je n'adhère cependant pas tout à fait à cette opposition entre les deux auteurs, Neil Postman semblant donner tort au premier, pour présenter le second comme celui qui avait vu juste.
De mon point de vue, les deux ont vu juste. Et aujourd'hui encore, les deux visions coexistent dans des réalités avérées.
Neil Potsdam y fait d'ailleurs lui-même référence (pp. 207-208), lorsqu'il rappelle comment les livres étaient déjà l'objet de la censure (et parfois brûlés) dans la Chine ancienne, à Athènes dans la Grèce antique, etc. Mais il semble considérer que cela est le passé et n'est plus d'actualité, affirmant même qu'Orwell se trompait en y voyant une menace pour la démocratie. Ce que je conteste.
Même en France, où l'on pourrait penser qu'en 2011 la liberté de parole et d'écriture est de mise, on s'aperçoit que la censure est là, que certains "bien-pensants" veillent au grain (voir par exemple
La Tyrannie des Bien-Pensants : Débat pour en finir ! sous la direction de Jean-Marc Chardon,
Le terrorisme intellectuel de 1945 à nos jours de Jean Sévillia,
Les Maîtres censeurs d'Elisabeth Lévy,
Petite histoire de la désinformation de Vladimir Volkoff,
Les contre-réactionnaires : Le progressisme entre illusion et imposture de Pierre-André Taguieff, pour ne citer que quelques titres qui me viennent en tête.
Et que dire de "l'affaire" Zemmour, dont beaucoup ont demandé la tête, même s'il ne doit sa survivance professionnelle qu'à sa popularité médiatique ?
On pourrait surtout, en réalité, ajouter aux deux auteurs de Neil Postman, une référence à
Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, qui réconcilie les deux, dans un univers où à la fois on brûle les livres (rôle des pompiers), tout en privilégiant un monde de distraction où l'écran captive le peuple, pour mieux l'anesthésier et le rendre modelable et sans volonté.
Finalement, ce qui est le plus intéressant dans l'ouvrage de Postman est... la préface. Signée Michel Rocard (et quoi que je puisse penser de l'homme politique par ailleurs), elle met parfaitement en appétit, donnant envie de dévorer ce livre, qu'il présente comme un ouvrage majeur, le distinguant des centaines de livres déjà écrits au sujet des méfaits de la télévision notamment.
Pour le reste, je regrette que Postman exploite trop peu ces références littéraires qu'il réserve pour l'introduction du livre pour n'y revenir que tardivement et brièvement ensuite, vers la fin de l'ouvrage.
Notre auteur développe donc essentiellement l'idée selon laquelle "la vérité toute nue n'existe pas et n'a jamais existé". Elle "est intimement liée aux préjugés concernant les formes d'expression".
Se défendant donc de toute nostalgie, Postman nous rappelle le temps où la transmission des savoirs et de la mémoire passait par la voie orale.
Il nous remémore le temps de la rhétorique, des raisonnements approfondis, de la réflexion, et où on était bien loin de la légèreté contemporaine.
Il nous renvoie en particulier à l'époque de l'avènement des Etats-Unis, du Mayflower et de l'incroyable culture et puissance du livre des premiers américains, pour qui lire et débattre était normal et tout à fait habituel, quelle que soit sa catégorie sociale.
Puis il nous entraîne sur les pas du télégraphe, et ensuite de la photographie, qui auraient débuté le processus de détérioration de la pensée, achevé par la télévision plus tard, qui fait l'objet de la seconde partie de l'ouvrage.
L'idée qu'il défend est "que l'essor d'un nouveau moyen de transmission de l'information modifie la structure du discours ; ceci en encourageant certaines utilisations de l'intellect, en favorisant certaines définitions de l'intelligence et de la sagesse et en exigeant une certaine forme de contenu - bref en créant de nouveaux modes d'expression de la vérité".
Il pose ensuite, de manière tout à fait opportune la question de la surabondance d'information, de la distanciation qu'on en subit par rapport aux réalités et aux événements proches, ainsi que de l'atteinte portée à notre sensibilité, qui s'émousse. Et finalement, il pose les questions fondamentales suivantes : que retient-on réellement ? Et à quoi nous servent ces informations, que fait-on réellement ensuite, en termes d'actes ?
(cela me fait penser étrangement à ce fameux débat au sujet du très court livre de Stéphane Hessel,
Indignez-vous ! : d'un côté, oui il n'a pas tort en tentant d'inciter les gens à sortir de leur léthargie, mais d'un autre il n'est pas certain que sa démarche soit la plus efficace ; s'indigner comment, pourquoi exactement, et surtout en faisant quoi, à part simplement s'indigner de manière stérile, ce que d'aucuns semblent trouver déjà pas mal).
Tout au plus Postman parodie-t-il notre rôle en le limitant aux bulletins de vote que l'on peut de temps en temps utiliser.
Je suis à la fois d'accord sur une partie de ce qui est dit ici, mais ne partage pas complètement les analyses pessimistes et restrictives de l'auteur, ce qui mériterait des développements ici, mais il y en a déjà trop et cela dépasserait le cadre de la synthèse des idées développées par l'auteur.
Autre reproche à l'auteur : certes il affirme que la télévision a supplanté le livre, et même l'éducation, le déplorant profondément tout en sachant reconnaître aussi les bons côtés de la télévision. Mais lorsqu'il accuse injustement George Orwell de ne pas avoir su anticiper ce que la télévision allait devenir et changer dans nos sociétés, contrairement à la vision huxleyienne, ne peut-on lui rétorquer que lui-même a sous-évalué l'importance qu'allaient revêtir l'internet ou même les jeux vidéo aujourd'hui ? (cet ouvrage est paru aux Etats-Unis en 1985). Or, il minore d'avance l'importance que pourra jouer ce média à l'avenir, érigeant la télévision comme le média essentiel cause de tous les vices.
Plus fondamentalement, et l'auteur me semble voir tout à fait juste sur ce point, Neil Postman relève que tous ces modes de transmission modernes ont accru la quantité de choses dont on a entendu parler, sans que l'on puisse dire que nous les connaissions. La connaissance est autre chose. Et, là encore, la surabondance ne favorise sans doute pas la connaissance. Celle-ci peut même devenir
La connaissance inutile, pour paraphraser le titre d'un ouvrage de Jean-François Revel que j'aurai bientôt l'occasion de commenter.
Pour finir, et cela symbolisera parfaitement bien aussi le contenu essentiel du livre, l'auteur développe une idée qui m'est chère, comme à beaucoup : l'idée que nous sommes plus dans une société d'émotions plutôt que d'opinions.
Et c'est cela qui est dangereux. Sachant cela, la désinformation règne en maître et les médias comme les politiques savent en jouer, reléguant les grands penseurs ou les analyses de fond au second plan. Ce qui constitue toujours une menace pour la démocratie.
Et ce n'est pas la moindre qualité de ce livre que de nous mettre en garde.
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui
Non
10 internautes sur 11 ont trouvé ce commentaire utile
4.0 étoiles sur 5
La dictature de l'amusement, 15 février 2011
Ce commentaire fait référence à cette édition : Se distraire à en mourir (Broché)
Ce livre de 1985 part d'une comparaison entre
1984, de Georges Orwell, et
Le Meilleur des mondes, d'Aldous Huxley :
"Contrairement à une opinion répandue même chez les gens cultivés, les prophéties de Huxley et d'Orwell sont très différentes l'une de l'autre. Orwell nous avertit du risque que nous courons d'être écrasés par une force oppressive externe. Huxley, dans sa vision, n'a nul besoin de faire intervenir un Big Brother pour expliquer que les gens seront dépossédés de leur autonomie, de leur maturité, de leur histoire. Il sait que les gens en viendront à aimer leur oppression, à adorer les technologies qui détruisent leur capacité de penser. Orwell craignait ceux qui interdiraient les livres, Huxley redoutait qu'il n'y ait même plus besoin d'interdire les livres car plus personne n'aurait plus envie d'en lire. Orwell craignait ceux qui nous priveraient de l'information. Huxley redoutait qu'on ne nous en abreuve au point que nous en soyons réduits à la passivité et à l'égoïsme. Orwell craignait qu'on ne nous cache la vérité. Huxley redoutait que la vérité ne soit noyée dans un océan d'insignifiances. Orwell craignait que notre culture ne soit prisonnière. Huxley redoutait que notre culture ne devienne triviale, seulement préoccupée de fadaises. [...] Le thème de cet ouvrage repose sur l'idée que Huxley avait vu plus juste qu'Orwell."
Dans un premier temps, Neil Postman pose pour base de son argumentation que les moyens utilisés pour communiquer influencent le contenu même des messages. Puis il fait le constat suivant : les inventions quasi-simultanées du télégraphe et de la photographie, au milieu du XIXè siècle, sonnent le glas de l'ère typographique pour les sociétés occidentales. La transmission de la connaissance ne s'effectuant désormais plus exclusivement par l'écrit, que faut-il attendre ou craindre concernant la qualité de cette transmission à l'avenir ? S'ensuivent des réflexions variées, parfois très pertinentes, parfois un peu délayées, mais généralement écrites dans un style accessible à tous. Je retiens celles-ci :
_ Même lorsqu'un sujet est traité à outrance par la télévision, qu'en reste-t-il concrètement ? Vous pouvez, par exemple, vous demander, là, maintenant, ce que vous savez exactement de la situation politique en Tunisie ou en Égypte, et comparer vos connaissances au temps passé à avoir entendu parler de ces sujets.
_ Le format de la télévision, parfaitement adapté au divertissement, l'est beaucoup moins à l'information, et pas du tout à l'instruction. Par conséquent, ce n'est pas lorsqu'un programme de télévision est stupide qu'il est le plus dangereux, mais au contraire lorsqu'il aspire à être intelligent, puisqu'il n'y parviendra pas, tout en nous faisant éventuellement croire le contraire. De plus, un téléspectateur que l'on a convaincu qu'il pouvait "apprendre en s'amusant" exigera dès lors de s'amuser lorsqu'on voudra lui apprendre quoi que ce soit, notamment à l'école.
_ Pour nous vendre un produit ou un homme politique, on fait appel à notre ressenti plus qu'à notre réflexion, car l'émotion est ce que la télévision sait créer de mieux. Combien de publicités perdent-elles aujourd'hui leur temps à parler concrètement du produit qu'elles promeuvent ?
En refermant ce livre, je me suis rappelé d'un disque sorti en 1992 -
Amused To Death de Roger Waters - sur la pochette duquel on voit un singe assis en face d'un poste de télévision avec, à l'écran, un oeil énorme. La similitude des titres et des thèmes traités n'est pas fortuite, et on pourrait même parler de Bande Originale du Livre. Je vous recommande cette association ; vingt ans plus tard, nous sommes entrés dans l'ère informatique, mais les problématiques restent les mêmes.
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui
Non