"Secret War" est une mini-série écrite par le scénariste Brian M. Bendis et mise en image par l'illustrateur Gabriele Dell'Otto. Les 5 épisodes ont été publiés à l'origine entre avril 2004 et décembre 2005 !
Il s'agit d'un "event" regroupant divers super-héros de l'univers Marvel, comme Spiderman, Wolverine, Captain America, Daredevil, Luke Cage et la Veuve noire. Soit presque la même équipe qui formera bientôt celle des
New Avengers, par le même auteur.
L'histoire, qui développe un complot sur fond de contre-espionnage, est entrecoupée de notes issues de la "Base de données du S.H.I.E.L.D", comme si l'on regardait un écran d'ordinateur.
Disons le tout net : cette histoire à base de complot à grande échelle fomenté par une super-vilaine de seconde zone depuis la Latvérie est tout bonnement abracadabrantesque. Mieux vaut la prendre immédiatement au second degré, comme un prétexte à la base du concept de cette "Guerre secrète" (hommage assumé à l'
event de 1984...). Le lecteur un tant soit-peu alerte se rendra rapidement compte que la toile de fond ne tient pas la route et sombre vite dans le ridicule (depuis quand Nick Fury a-t-il besoin du gouvernement pour appeler ses potes super-héros ? Depuis quand faut-il inventer une telle combine alors que les "Avengers" et les "Fantastic Four" sont justement là pour ça depuis leur naissance ?!!! Et depuis quand une bande de super-vilains anecdotiques, même équipés d'un arsenal high-tech, représente une menace pour le monde entier là où les pires dangers sont régulièrement balayés d'un tournemain par le premier super-héros venu ?).
Second défaut du présent event, à la charge du scénariste : Bendis commence ici à montrer son côté obscur, tel qu'il éclatera à la face du monde avec les pires épisodes des "New Avengers" et les events de la fin des années 2000 (
Secret Invasion,
Siège). Soit l'exact opposé de ses meilleurs travaux lorsqu'il s'applique. Ainsi, dans "Secret War", la toile de fond ne se révèle qu'un prétexte à de l'événementiel mais surtout, la caractérisation des personnages est passée à la trappe. Par exemple, son "Spiderman" et son "Wolverine" sont juste deux crétins ineptes (et qu'on ne vienne pas me contredire sur ce sujet par ce que c'est quand même flagrant !). Venant d'un auteur spécialiste du relationnel tel que ce fut le cas dans ses séries antérieures comme
Powers,
Alias ou
Daredevil, c'est quand même très décevant... Seule son aptitude pour les dialogues est encore d'une solidité à toute épreuve, alors qu'ils seront complètement bâclés avec les "New Avengers".
Un troisième défaut de taille est également bien présent, mais je préfère y revenir un peu plus tard...
Pourtant, "Secret War" est loin d'être dénuée de qualités. La mise en forme de l'ensemble tire à elle-seule l'ensemble vers le haut et en fait incontestablement l'event le plus original de l'histoire du medium.
Le scénario est ainsi construit sur une architecture narrative inédite où s'entremêlent passé et présent avec des entractes informatives sur la base d'extraits d'interviews et d'archives du S.H.I.E.L.D.
Le lecteur se retrouve donc dans une intrigue particulièrement retorse, qui aligne les rebondissements et préserve les tenants et les aboutissants du récit pour ne les révéler qu'au dernier moment. A ce titre, on peut penser à certains longs métrages cinématographiques comme
Usual Suspects, où l'on se demande ce que l'on nous raconte, avant que tout ne nous soit révélé au terme d'une série de séquences montées dans un pur désordre chronologique !
A ce stade de sa carrière éditoriale, Bendis fait encore des miracles avec son sens du dialogue et son sens de l'humour. Les extraits d'interviews et les archives du S.H.I.E.L.D sont ainsi gorgées de clins d'œil irrésistibles qui égratignent bien comme il faut tous les aspects ridicules et toutes les pires incohérences de la continuité de l'univers des super-héros Marvel, le tout avec beaucoup d'esprit et de truculence ! Et Nick Fury de servir, avec son sens de la réplique qui tue, de porte parole pour le scénariste...
La partie graphique ajoute également au plaisir de lecture tant il est évident que Gabriele Dell'Otto est un virtuose des ambiances sombres et étouffantes, qui correspondent parfaitement à la teneur du récit, à base de théorie du complot cauchemardesque. En revanche, ses illustrations sont tellement iconiques qu'elles atténuent la fluidité du récit, le rendant au contraire encore plus opaque et embrouillé qu'il ne l'est déjà ! Cette opacité et ce côté confus pourraient constituer un autre défaut de l'ensemble, mais il paraît tout de même mineur face au talent employé pour mettre le tout en image.
En réalité, le troisième défaut peut être sujet à controverse, car il dépendra de ce que le lecteur est venu chercher dans cette mini-série. En effet, si chaque épisode est double, il est en fait très court car il est amputé de la moitié de ses pages par les interviews et autres archives relevées plus haut, quand le dernier leur est entièrement dévolu ! C'est-à-dire qu'en réalité la partie purement "comics" de l'ensemble n'est présente que sur la moitié des quatre premiers épisodes ! Ce n'est pas que le reste ne soit pas bon, mais en tout cas ce n'est pas de la bande dessinée. Le lecteur qui est seulement venu lire une bande-dessinée ne lira ainsi que le tiers de "Secret War" !
Pour le reste, ce sont ces "bonus" purement littéraires qui forment l'essentiel du récit. La partie dessinée est simplement elliptique. Toute l'épaisseur de l'intrigue se trouve dans les archives et les interviews, dont l'essentiel a lieu en épilogue dans l'épisode final, qu'il serait dommage d'abandonner avant de refermer le livre...
A noter que la partie comics à elle-seule manque cruellement d'épaisseur, et Bendis s'en est certainement rendu compte puisqu'il a écrit en parallèle la mini-série
Secret War : The Pulse, qui ajoute quatre épisodes venant raconter un autre point de vue sur les événements, comme si certaines séquences étaient développées sous la forme de deux scènes simultanées, vues de deux angles distincts ! Cette mini-série a été publiée en VF dans le magazine Marvel Mega N° 22 par Panini Comics.
"Secret War" est donc une œuvre bancale mais originale, qui comporte peut-être autant de qualités que de défauts. En toute objectivité, elle mériterait certainement 3 étoiles. Mais dans le monde des events et des crossovers, dont les créations ne sont souvent que de grosses boursoufflures commerciales et complètement désincarnées, on lui accordera quand même ses 4 étoiles, d'autant plus qu'il s'agit du dernier crossover auto-contenu qui n'entraine pas avec lui toutes les séries du monde Marvel...
La version Deluxe offre une belle compilation de bonus, allant des couvertures originales au synopsis (très utile !), aux carnets de croquis, crayonnés de certaines planches, notes de divers collaborateurs sur la conception du look de la série, conception des costumes et autres visuels divers. Mais le plus intéressant demeure peut-être le story-board du premier épisode, réalisé par Brian M. Bendis en personne. Cette partie confirme ce que je pensais du scénariste, à savoir qu'il réalise lui-même le découpage et le story-board de ses propres scénarios. Je comprends mieux ainsi pourquoi certains partis-pris graphiques se retrouvent sur toutes ses séries, comme par exemple le rythme presque télévisuel de la narration et le principe de la "photocopie", qui consiste à répéter la même vignette à plusieurs reprises, tel un écho...
Tous ces bonus ont été enlevés de la version économique proposée dans la gamme "Select".