Beauté. Beauté de Venise et de l'Italie, de la musique de Verdi et de Brückner. Beauté physique et morale: magnifiques costumes, raffinements aristocratiques, sentiments héroïques, grandeur d'âme, idéalisme et abnégation des résistants italiens, et puis, lors d'une soirée à l'opéra, le mal surgit.
Le mal beau et anodin, que l'on ne repère pas puisque, élément homogène à cette brillante société, il a l'élégante silhouette de Franz Mahler, lieutenant de l'armée autrichienne.
Une démarche généreuse devient le pas imperceptible qui va faire tout basculer: la belle comtesse italienne Livia Serpieri afin de sauver un parent conspirateur va s'adresser à Mahler.
Celui-ci va la courtiser, s'en lasser, puis exploiter la situation.
Malgré les feux-rouges qui clignotent de toutes parts, la comtesse, émue dans sa chair, pressée par on ne sait quels manques profonds, va se livrer à cet amour et, à ce jeu, de lâches concessions en manquements de plus en plus graves, amorcer une descente aux enfers, perdre tout sens de l'honneur et toute dignité.
Les deux amants, tels deux êtres qui, liés l'un à l'autre, s'entraînent vers le fond où ils vont se noyer, connaissent une dégradation parallèle, se fuyant et se recherchant tour à tour, mus par une fatalité portée par l'attirance sensuelle et un goût tout catholique de l'oblation pour elle ou, pour lui, l'intérêt ou on ne sait quel jeu.
Mahler, brillant officier, duelliste redouté, mais aussi coureur de jupons et homme peu scrupuleux, va plonger désormais dans les derniers degrés de l'ignominie: il se révèle peu à peu capable d'endosser tous les rôles les plus bas: manipulateur, veule, lâche, escroc, faussaire, déserteur... Même sa belle apparence est atteinte par sa déchéance, il vit dans la saleté avec des femmes de bas étage quand la comtesse qui l'a aidé à se faire réformer le retrouve enfin.
Horrifiée, folle de honte et de douleur, mortellement blessée d'avoir tout sacrifié à cet homme-là, elle le dénonce et il est fusillé.
Visconti crée à la fois une fresque historique grandiose de l'Italie du Risorgimento et une oeuvre esthétique et ténébreuse dont les superbes images aux surprenants et parlants contrastes, restent dans les mémoires:
- pluie de tracts blancs révolutionnaires interrompant une représentation du Trovatore à la Fenice,
- première promenade nocturne, et flirt, de Franz et Livia le long de canaux de Venise, sordides, où la guerre et les soldats sont omniprésents,
- traversée des sous-sols de la villa Serpieri où Livia essaie de cacher Franz, sous-sols dont l'abondance montre que les travaux de la terre continuent au rythme des saisons, en dépit de la guerre, etc..
Parallèlement, l'histoire des amants est une action se déroule selon les régles implacables de la tragédie. Une tragédie tendue par la peinture saisissante de deux êtres liés par une étrange fatalité, tous deux comme fascinés par le côté obscur de leur âme, chacun étant le révélateur de l'autre, tous deux comme soumis à l'attrait du gouffre, tel un trou noir, invisible et vorace.
Plus il lui montre d'indifférence et se joue d'elle, faisant preuve d'indélicatesse, voire de mépris, plus il exaspère son dévouement et sa folie, son esclavage amoureux allant jusqu'à la perte de toute valeur, jusqu'au renoncement de ce qu'elle a été jusque là, socialement et intimement.
Plus elle l'accable de son amour, plus il s'enfonce dans des chemins qu'il n'aurait peut être pas empruntés sans elle, comme si l'amour de Livia était le révélateur de sa propre incapacité d'aimer, du profond mépris qu'il a de ceux qui l'aiment et de lui-même.
Dans l'horrible scène de leur dernière confrontation, cette haine et ce mépris de lui-même, ce goût de l'autodestruction, explosent en une scène d'hystèrie, jeu pervers et jouissif, où Franz prend plaisir à accabler et à salir celle qui l'a aimé du spectacle de son ignominie et son avilissement.
Une belle et déchirante Alida Valli, éperdue et fascinée, agitée de passions extrêmes, du trouble sensuel irrésistible à la honte et au désespoir, et un très équivoque Farley Granger, élégant, charmant et démoniaque, enfant gâté fragile et vénéneux, atroce dans sa grande scène finale, interprètent ce couple mémorable.