Le compositeur italien Giuseppe Verdi (1813-1901) et l'autrichien Anton Brückner (1824-1896) éprouvaient tous les deux beaucoup d'admiration pour la musique de Wagner. Le premier connut la gloire, et le brio de ses grands airs d'opéra continue de plaire sur les grandes scènes internationales. Le succès du second connut des éclipses : en France, par exemple, il n'y a pas si longtemps il était de bon ton entre mélomanes, de trouver sa musique excessivement grandiloquente et surchargée, comme s'il n'était qu'un imitateur du Maître.
Dans « Senso », le mélodrame de Luchino Visconti, les lettres blanches du générique de début défilent sur l'image d'une représentation du « Trouvère » de Verdi, à la Fenice de Venise en 1866. Pendant deux minutes un travelling avant nous amène au plus près de la scène, puis de biais de façon à apercevoir côté jardin, dans les décors, un machiniste, au moment où le nom de Visconti lui-même est lisible sur l'écran. Nous sommes immédiatement plongés au caeur de la tragédie, mais donnée en spectacle : au troisième acte, en plein climax, le héros Manrico sur le point de s'unir à Leonora, « Ah si, ben moi, col'essere » est soudain informé du sort épouvantable qui attend sa mère. Il dégaine son épée et entonne l'irrésistible « Di quella pira »... Amour, Vengeance, Mort, comme un résumé de ce qui nous attend.
Si vous choisissez de regarder ce film en tendant l'oreille, après l'entracte agité de l'opéra, vous entendrez, à l'arrière-plan des dialogues dans les loges, le grand air de Leonora, qui, dans la version que Visconti avait écouté (à la Fenice, chanté par la Callas) lui aurait, dit-il, donné l'idée de faire ce film. Vous prendrez aussi plaisir à entendre un des plus célèbres Lieder de Shubert, « Am Brunnen vor dem Tor » chanté, puis murmuré a cappella par quelques officiers dans la chambrée du lieutenant... nommé Malher ( !). Mais les premières mesures de l'adagio de Brückner commencent déjà à produire leur effet.
L'adagio de la Septième Symphonie de Brückner a été enregistré par de grands chefs : Furtwangler, Böhm , Karajan, etc. Récemment par Philippe Herreveghe. Il est quelquefois joué seul, indépendamment des autres mouvements de la symphonie, tant il forme une aeuvre en lui-même. L'indication de tempo (« très solennel et très lent »), de nombreux points d'orgue y compris sur des silences, et une écriture qui distend la pulsation rythmique au point de la faire quasiment disparaître dans un flux qui semble flotter hors du temps, tout cela laisse la place à l'interprétation : les plus brèves durent 20 minutes, mais Celibidache, connu pour son rubato, l'étirait jusqu'à plus de 25 minutes..
L'idée de génie de Luchino Visconti a été de bâtir son film sur cette complémentarité et antithèse pacifique, Verdi vs Brückner, et plus précisément de construire l'essentiel du film sur l'Adagio. La musique n'y joue pas seulement un rôle descriptif, décoratif, ou expressif, elle laisse apercevoir des abîmes : comme si l'adagio avait à l'avance été écrit pour ce film, il devient après coup impossible à entendre en l'oubliant... Le langage de la musique symphonique n'est pas seulement celui des émotions (ce à quoi on veut trop facilement la réduire) et il produit des signes intelligibles y compris pour qui n'est pas musicien. Dans Senso, les phrases de l'adagio apparaissent à intervalles réguliers, toutes les trois minutes environ, souvent de manière très discrète, insidieuse, puis avec des crescendos qui la font passer « au premier plan ». Les quinze extraits de l'adagio sont ainsi instillés, goutte à goutte, avec leur répétitions et variations ; Ils introduisent une dimension de complexité de sens supplémentaire, notamment dans les scènes où la narratrice (la malheureuse) est en train de raconter son passé en voix off. Sans oublier qu'au même moment à l'image elle semble absente, songeuse ou en décalage avec ses interlocuteurs : elle assiste à ce qui lui arrive. Au moment où elle prend une grande décision (fatale) retentit une première fois le grand éclat que nous retrouverons à la fin. Et même pour des motifs plus modérés, il en va souvent ainsi dans cette partition : nous allons de motifs prémonitoires en évocations nostalgiques : le présent a toujours une épaisseur, un avant et un après, auquel nous sommes invités à penser.
Le philosophe Gilles Deleuze analyse l'aeuvre de Visconti (Le Guépard, Mort à Venise...) en insistant sur quatre éléments : le monde aristocratique des riches, un processus de décomposition qui les mine du dedans, l'Histoire saisie à l'horizontale du champ de bataille, et en dernier lieu la révélation que quelque chose vient « trop tard ». Dans « Senso » la musique, de Verdi à Brückner, porte à l'incandescence ce jeu de forces.
Le générique de fin dure environ deux minutes, mais cette fois après un fondu au noir : rarement le mot « Fine » surgit de façon aussi pathétique. Le triple forte (fff) de l'accord en tutti de l'orchestre, renforcé par un coup de cymbale, nous atteint d'autant plus qu'il fait suite à un silence de mort et qu'il se prolonge ensuite par un decrescendo sans espoir. Musique wagnérienne s'il en est, requérant un pupitre de huit cors (dont deux Wagner Horn) et un tapis de cordes... Musique funèbre, dans laquelle nous reconnaissons des fragments, mélodiques ou harmoniques, qui avaient joué un rôle prémonitoire et qui maintenant grimacent comme le Fatum. « Trop tard ! Trop tard !» hurlait l'odieux amant, avec un rire qui n'en finissait pas...