Les yeux noirs révulsés, la barbe hirsute et les cheveux longs, le flic Frank Serpico s'est pris une balle en pleine gueule. Sous une pluie abondante et visqueuse, la voiture de ses collègues le conduit à l'hôpital de Greenpoint (New-York). Les sirènes braillent, les gyrophares bleus et rouge trouent la nuit, les essuie-glaces monotones et rapides balaient une eau sans cesse renaissante. Le temps presse. Serpico est entre la vie et la mort. Mais qui a bien pu vouloir butter ce fonctionnaire de police? Des flics, comme le laisse entendre le type de la 8ème Brigade qui reçoit la nouvelle par téléphone? Ainsi commence ce film de
Sydney Lumet tourné en 1973 et qui est à
Al Pacino (Serpico) ce que
Taxi Driver est à Robert De Niro. Un pur chef d'œuvre. Ce polar autour du personnage véridique de Serpico (l'histoire s'inspire de faits réels comme dans
Un après-midi de chien) est un modèle du genre. Par un adroit procédé de flashbacks, l'on va suivre le parcours de ce flic, fils d'immigrés italiens qui a décroché le concours de la NYPD. Le personnage est atypique : il aime Greenwich Village, la vie de bohème, la littérature... Le contexte, c'est le débuts des années 70. Le mouvement hippie est alors en vogue. Mais on est aussi en pleine crise institutionnelle, sous la présidence de Richard Nixon, éclaboussée par le scandale du
Watergate... Lost illusions...
Serpico (dit Paco) est une sorte de flic hippie, un peu bohémien sur les bords (sa boucle d'oreille, son chapeau et sa queue de cheval font sensation). Excentrique dans son genre, bourré d'humour, intelligent et vif, il a toutefois une sacrée conscience professionnelle. Malheureusement son intégrité n'en fait pas un personnage particulièrement apprécié de ses collègues. S'il ne se prend pas au sérieux, le type est hyper sérieux. Prêts à tous les travestissements possibles pour piéger les truands, il est le meilleur flic de sa brigade. L'intérêt du film, c'est aussi de montrer la vie privée de ce personnage décidément pas comme les autres... en compagnie de sa fiancée (la belle Barbara Eda-Young), ou avec son gros chien encombrant, dans sa cuisine ou lors de ses escapades à la fac. Serpico essaie de vivre comme tout le monde, c'est à dire en faisant son job et en ayant quelques moments de détente et de divertissement. Faut bien tenir le coup, comme on dit. Mais quand des flics ripoux lui proposent des indemnités plus que douteuses ("tu es avec nous ou contre nous"), sa décision est irrévocable... Je n'en dirais pas plus, bien entendu.
Presque quarante ans après sa réalisation, le film n'a pas pris une ride. Tourné entre Child's Play (un drame en milieu scolaire) et The Offence (un polar avec Sean Connery), Serpico est peut-être LE chef d'œuvre de Sydney Lumet. En tout cas, le parfait polar des années 70. Pour la filmographie d'Al Pacino, le film s'inscrit entre
L'Épouvantail (Scarecrow) de Jerry Schatzberg (road movie qu'il tourna aux côtés de Gene Hackman) et
Le Parrain (The Godfather) de Francis Ford Coppola (l'un des films les plus célèbres de cette époque). Certes, Serpico n'est pas un film spectaculaire, mais qu'importe, il est dénué d'esbroufe. Le scénario est parfait, Sydney y laisse son empreinte, avec style et panache, et les acteurs sont au sommet de leur art. D'ailleurs, l'une des grandes qualités du film réside dans l'interprétation. Al Pacino plus humain que jamais, y est grandiose. Dans toutes les scènes, celui-ci nous apparaît renversant, amoureux fou de la vie et amoureux tout simplement de la vérité. Mais c'est aussi un homme embarrassé, en proie aux doutes et aux colères. La scène filmée au bureau avec ses collègues, où il envoie tout valdinguer, est à ce titre exemplaire. Et puis, il y a cette autre scène, magnifique elle-aussi, quand Paco et sa fiancée prennent un bain : la caméra les cadre dans l'axe, pudique, sans les approcher, laissant aux amants le temps de se confier. La promenade en moto dans les rues de Greenwich Village, avec Leslie, est également un moment d'anthologie... Sens du récit, humour, action, intelligence du scénario, interprétation inouïe, Sydney Lumet poursuit son oeuvre de dénonciation (la corruption chez les flics, à l'heure où la guerre du Vietnam et le Watergate faisaient scandale). Décadence morale, bureaucratie corrompue, ville en état de décomposition (les grandes villes encore une fois), le film touche un nerf sensible. Serpico sera un gros succès tant critique que publique.