Avril et mai 1963... tel Jack Kerouac, l'écrivain de la Beat Generation,
Miles est en route pour de nouvelles sonorités... et un nouveau groupe. Même s'il n'a pas changé de style (la sonorité de sa trompette est toujours bien identifiable: sens de l'espace, peu de notes, seulement les bonnes...), il n'en demeure pas moins que cet album opère une véritable rupture avec le quintette précédent... La musique s'inscrit davantage dans le jazz modal, et le son est résolument plus moderne. Cela dit, si vous avez aimé Milestones et Kind Of Blue, vous aimerez immanquablement Seven Steps to Heaven. C'est quasiment de la même veine. Quant aux rythmes, même si ce n'est pas encore flagrant (il s'agit ici d'un album de ballades essentiellement...), ils sont néanmoins plus rapides (notamment sur les trois dernières compositions). Mais avant la parution de cette galette, Miles est dans une sacrée galère. 1962 est une bien mauvaise année pour le trompettiste. Le disque qu'il vient d'enregistrer avec Gil Evans, Quiet Nights, est plutôt anecdotique, pour ne pas dire décevant... C'est un flop et critique et commercial. Aussi, quelques mois plus tôt, sa rythmique composée de Wynton Kelly, Paul Chambers et Jimmy Cobb le quitte définitivement. Les trois musiciens en ont assez de se faire floués par le trompettiste, d'être payés en retard ou de recevoir des sommes qui ne correspondent pas aux contrats... Bref, au début de l'année 1963, Miles est dans le pétrin... pas loin de pointer au Pôle Emploi... Son quintette étant maintenant démantelé, il ne lui reste plus qu'à trouver de nouveaux musiciens... La tâche est rude. Mais voilà, Trane avec qui il reste en contact lui recommande un sax ténor qui fait fureur à San Francisco:
George Coleman (une sonorité qui accroche dans les graves, un son velouté de toute beauté et un jeu foncièrement... coltranien...).
Miles se rend alors sur la Côte ouest pour retrouver ce saxophoniste... Le Prince des ténèbres a l'air convaincu... Marché conclu, il l'embauche. De toute façon, Miles n'a plus de temps à perdre. Et Wayne Shorter à qui il pensait aussi n'est toujours pas disponible... Il trouve aussi le jeune
Ron Carter qui vient d'enregistrer un disque inouï aux côtés d'Eric Dolphy (
Out There), ainsi qu'un batteur dont la réputation ne cesse de croître:
Frank Butler (écoutez-le dans
The Newborn Touch de Phineas Newborn ou encore dans cette galette de Hampton Hawes,
For Real!: son jeu est une combinaison réussie entre le drive et la finesse d'un Philly Joe Jones et la polyrythmie d'un Elvin Jones). Reste à trouver le pianiste. Ce sera
Victor Feldman, compositeur britannique plutôt brillant qui fera plus tard une carrière honorable dans le cinéma... Lui-aussi, Miles le rencontre à Los Angeles. La séance d'enregistrement peut alors commencer. Aussi, pour le répertoire, c'est du pain béni: le pianiste arrive avec deux compositions toutes prêtes, bien chaudes... ("Joshua" et "Seven Steps to Heaven" que Miles arrangera d'ailleurs, au point de s'en attribuer aussi la co-paternité...) et une proposition ("So Near So Far", une pièce composée par deux compatriotes de Feldman). Autant dire que le répertoire reflète assez bien l'apport et l'influence du pianiste... Pour la suite, les choses vont très vite. Miles est contacté par Teo Macero, son producteur chez Columbia. Il a une bonne nouvelle.
Tony Williams, qu'il avait repéré dans le groupe de Jackie McLean et sur lequel il comptait, peut enfin se libérer. Il demande à Feldman de l'accompagner sur la côte est. Celui-ci refuse, au grand dam du trompettiste... Qu'importe, il trouve in extremis
Herbie Hancock qui participera à la deuxième session...
Pendant trois jours, la rythmique répète, joue, et rejoue. Miles est là, il les écoute et n'en revient pas... L'affaire est conclue: ce quintette sera de feu. Il va casser la baraque, c'est certain. Le lendemain, il les conduit au studio pour la dernière séance d'enregistrement de ce qui constituera "Seven Steps To Heaven". Trois pièces seulement seront enregistrées, mais quelle furia, quelle énergie! L'album paraît ainsi un peu "bâtard", avec ces deux dates, et ces deux configurations. Mais qu'importe, c'est de la belle ouvrage. Il passe même souvent inaperçu, et c'est fort dommage, croyez-moi, car le répertoire est bien fichu, et comble de bonheur, les musiciens prennent vraiment leur pied. Cela s'entend. L'on voit aussi tout le travail accompli par le quintette, la mise en place des instruments, et puis la première apparition de ce jeune batteur au sein du quintette de Miles. Tony Williams, à peine âgé de 17 ans fait des merveilles. Une vraie pile, ce gosse! Il propulse le groupe, en lui donnant une assurance inouïe... A défaut d'être complètement original (Basin Street Blues), le répertoire est quand même alléchant. L'album s'ouvre sur un composition de Duke Ellington. La pièce est de toute beauté. C'est un standard archi rebattu, mais la qualité de cette balade est portée à son zénith grâce aux nappes harmoniques de Feldman. Au balais, Butler fait des merveilles. Quant à la trompette de Miles, elle est aussi lumineuse que sur Kind of Blue. Cela étant dit, la sonorité de l'ensemble est vraiment exceptionnelle. L'on sent bien que l'on passe à un stade supérieur. Seven Steps To Heaven marque aussi l'intérêt de Miles pour un choix de compositions obliques... Un côté lyrique mais également mystérieux (en ce sens, elles annoncent les compositions de Wayne Shorter...). I Fall In Love Too Easily est une de ces balades vers lesquelles Miles reviendra souvent au cours des sept années suivantes. So Near, So Far, Baby Won't You Please Come Home, Joshua, puis une deuxième version de So Near, So Far interprété par Hancock, Carter et Williams, et enfin, cette merveilleuse balade que constitue Summer Night. A ne pas manquer.