SEVENTEEN SECONDS : voilà bien pour moi le premier exemple qui me vient à l'esprit pour définir ce qu'on appelle dans le jargon musical un disque culte. Ce qui est exceptionnel, avec ce disque et avec d'ailleurs la plupart des grands disques de Robert Smith et ses divers comparses, c'est que chaque admirateur en a sa propre définition, vision, représentation, et sensations.
Pour certains, c'est le disque le plus honnête de Cure : le moins boursouflé, celui dont le son ouaté est le plus finement évocateur, et celui qui contient le morceau emblématique du groupe (et de bravoure en concert), A Forest.
Pour d'autres, c'est le plus important de leur discographie, définition du fameux son Cure inimitable - mais souvent imité, première étape de la fameuse trilogie glacée, qui éclatera ensuite dans un sommet quasi expressionniste de violence, de colère et d'intensité avec Pornography. En somme, tout est déjà en friche dans Seventeen Seconds.
Pour moi, c'est un peut tout ça réuni. Avec en plus un constat majeur: il s'agit d'un album rare. Rare, et dense. Rare, parce que l'album est épuré au strict minimum musical, ne contenant finalement que très peu d'instruments (une caisse claire assourdie, une basse étouffée, quelques grains parsemés de guitare cristalline, un clavier cotonneux, une voix monotone), très peu de textes, et... très peu de notes. Et dense, parce que le minimalisme de Seventeen Seconds, justement, emmène loin, loin, l'auditeur, avec ... aussi peu de notes.
Pour ma part, ce disque est à jamais associé à l'espace restreint de ma chambre, où j'ai épuisé jusqu'à la moëlle Seventeen Seconds pendant une longue période. Perdu dans le brouillard et les brumes crépusculaires créés par la musique, il me semblait à l'époque que ce disque avait été enregistré pour moi seul, que personne ne l'avait jamais écouté comme je l'avais fait, que personne ne l'avait jamais compris. Je ressens encore la paralysie qui m'avait envahie à la première écoute de Seventeen Seconds, et les sentiments, encore confus, sont tellement nombreux qu'ils me donnent encore une curieuse sensation de vertige. Voilà probablement pourquoi Seventeen Seconds représente pour moi une magistrale prouesse artistique, déroutante : le fait qu'un album aussi épuré m'ait donné l'illusion qu'il n'appartenait qu'à moi, que moi seul en connaissait l'accès secret. Et ça, c'est énorme.