D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été fascinée par le personnage de Sherlock Holmes et cette fascination ne fait que s'accroître au fil des ans. Dieu sait si la littérature policière, de Maigret à Marlowe, abonde en limiers plus perspicaces les uns que les autres, mais peu importe, en dépit de cette profusion, Holmes rayonne d'une magie singulière. Maintes fois copié, il reste unique, à la fois par l'incomparable acuité de ses facultés intellectuelles et par l'envoûtante séduction qu'il dégage.
Il n'est pas, en effet, un détective parmi d'autres. Il n'appartient à aucune police, ne réfère à aucune autorité et s'il retire de ses activités un avantage financier, l'argent demeure la dernière de ses motivations. Non, Sherlock Holmes est un "esthète" dont l'intelligence analytique hors du commun réclame des affaires exceptionnelles. Rien ne l'excite davantage qu'un mystère insoluble, surtout lorsque Scotland Yard s'y est déjà cassé les dents. C'est une véritable machine à déduire qui aborde chaque enquête comme un défi personnel. Conscient de son génie, il lui faut constamment l'éprouver, non pas tant pour éblouir Watson que par souci d'atteindre à une perfection toujours plus grande dans son art, un peu comme un athlète essaie inlassablement d'améliorer ses performances.
Pur produit de l'Angleterre victorienne, il en est devenu une icône incontournable, longue silhouette émergeant d'un éternel brouillard, avec sa houppelande, sa pipe et sa loupe. Incarner un tel mythe à l'écran n'est donc pas une sinécure, loin de là! C'est au contraire une lourde responsabilité car chaque nouvel interprète doit à la fois perpétuer la tradition et s'efforcer d'apporter à la création de Conan Doyle une nuance inédite.
A ce petit jeu, trois acteurs, à mon avis, se sont particulièrement distingués. Le premier, chronologiquement, fut Basil Rathbone dont les films, quoique fort anciens, se laissent encore voir avec plaisir. Le second fut Peter Cushing, comédien cher au coeur des cinéphiles qui sut prêter à Holmes toute son élégance et toute sa vivacité, notamment dans une adaptation restée mémorable du
Chien des Baskerville où s'illustrait également un certain Christopher Lee. Mais en dépit de l'estime que je porte à ces deux acteurs, je crois que c'est à Jeremy Brett que revient l'honneur d'avoir su incarner, dans cette production ITV, LE Sherlock Holmes définitif, celui que les fans attendaient depuis si longtemps et n'osaient plus espérer.
A quoi tient l'excellence de sa performance? A son extrême intensité, tout simplement. Brett ne joue pas Holmes, il le ressent, il l'habite, il l'intériorise. Certains ont dit que son interprétation avait quelque chose de névrotique et c'est vrai qu'avec sa pâleur de cierge, son regard fiévreux et ses narines palpitantes, il a presque l'air d'un malade, mais n'oublions pas que Holmes, après tout, est cocaïnomane. Je ne vois donc rien d'anormal, personnellement, à ce que son apparence physique ou son comportement trahissent son penchant pour les stupéfiants.
De plus, cette série sut créer autour de son personnage central une atmosphère victorienne éminemment crédible, mais jamais "engoncée" ou poussiéreuse. Quant aux intrigues, toutes tirées du "canon" holmésien, elles baignent dans ce climat très particulier et si plaisant que connaissent bien tous les lecteurs de Conan Doyle. Résultat? 41 épisodes qui sont autant de petits joyaux ciselés avec amour! Seul regret, la mort de Jeremy Brett, à 61 ans, d'une crise cardiaque, mit un terme prématuré à cette belle entreprise, nous privant ainsi des 19 adaptations qui restaient à tourner, parmi lesquelles
Une étude en rouge qui relate la rencontre historique entre Holmes et Watson.
Il n'en reste pas moins que ce coffret a tout pour plaire aux amateurs de mystère. Il célèbre avec beaucoup de talent l'un des plus grands mythes de la littérature mondiale et, ce faisant, rend à son
génial géniteur un hommage plus que mérité.