"The Shining", à sa sortie, fut plutôt mal accueilli et trente ans plus tard il se trouve encore des gens pour penser que c'est l'un des grands ratages de Kubrick. Personnellement, je pense que c'est au contraire une de ses grandes réussites. A première vue, c'est un simple film d'horreur qui n'hésite pas à nous resservir un thème éculé du genre, celui de la maison hantée, laquelle devient ici un vaste hôtel perché on ne sait trop où. Mais Kubrick n'était pas homme à faire du réchauffé. Quand il s'attaquait à un genre cinématographique, c'était pour y apposer sa griffe unique, pour le marquer d'une empreinte indélébile. Cette histoire d'hôtel mystérieux où semblent errer d'étranges fantômes est en réalité une toile de fond sur laquelle se joue le véritable enjeu du film: la lente et inexorable descente d'un homme dans le cauchemar de sa propre folie.
Tout en gardant les personnages et les grandes lignes narratives du roman de Stephen King, Kubrick les subordonne ici à son propre univers, à son esthétique, à son projet.
2001 était une odyssée spatiale et philosophique,
Barry Lyndon une odyssée historique. "The Shining", lui, est une odyssée mentale. C'est un voyage dans le labyrinthe du cerveau humain. Un labyrinthe dont l'hôtel Overlook, avec ses couloirs interminables, sa constante symétrie, ses moquettes aux motifs géométriques, offre une métaphore évidente, métaphore que file le labyrinthe de verdure attenant à l'hôtel lui-même.
Ce film n'assène pas des effets-choc. Il suggère. Distille. Déstabilise. Il crée le malaise par son décor, son atmosphère, sa musique. Bien sûr, il y a des scènes spectaculaires, comme celle des flots de sang qui jaillissent des ascenseurs, mais c'est malgré tout l'ambiguité qui domine, une ambiguité qui croît peu à peu, scène après scène, qui envahit le spectateur à mesure que la folie envahit Jack Nicholson. Le rythme du film est lent, mais c'est une lenteur lourde de menace, car très vite on sent que s'opère en Nicholson une évolution, une métamorphose. Coupé du monde, coupé de son inspiration de romancier, il se coupe progressivement de sa famille, se déconnecte de la réalité pour sombrer dans un univers de visions, de fantasmes et de voix intérieures.
Le tournage de ce chef-d'oeuvre de l'horreur fut, paraît-il, épique, Kubrick réclamant de ses acteurs ce qu'il réclamait de lui-même, à savoir la perfection, mais quand le résultat final est aussi majestueux, tous les efforts se trouvent justifiés. Du plan d'ouverture rythmé par la Symphonie Fantastique de Berlioz au mystérieux plan final que chacun peut interpréter à sa guise, ce film porte tout bonnement la marque du génie. A la vingtième, à la trentième vision, on continue de lui découvrir des subtilités, des interprétations nouvelles. C'est un film qu'on n'a jamais fini de voir, qui vous interpelle, qui vous interroge, qui vous ramène à lui. C'est un film universel et intemporel, car il parle de la folie qui sommeille en tout être humain. Et qu'un rien, hélas, peut réveiller.