Les symphonies de Chostakovitch furent d'emblée connues et interprétées hors d'Union Soviétique, notamment aux Etats-Unis où certaines d'entre elles furent jouées très peu de temps après leur création en URSS. On raconte même que des partitions circulèrent par microfilms. Les ambassadeurs n'étaient pas les moindres baguettes : Toscanini, Stokowski, Steinberg, Rodzinski, Bernstein, Ormandy...
En Europe, elles furent surtout défendues sur le sol anglais grâce à Sir A. Boult ou Sir M. Sargent [2], puis dans les années 1970 par André Previn, et Paavo Berglund qui grava des étapes remarquables à Bournemouth.
Tous ces chefs apportèrent leur soutien à la popularisation de Chostakovitch mais il fallut attendre l'ultime et quinzième symphonie, créée en 1972, pour envisager de graver une vision unitaire du corpus.
Commencée à Londres à la fin des années 1970 et achevée à Amsterdam au milieu des années 1980, l'intégrale de Bernard Haitink a fait date. Non que ce fût la toute première (Kirill Kondrachine avait déjà terminé la sienne pour Melodiya [3]) mais elle annonçait un nouveau regard esthétique, rompant avec les interprétations soviétiques en qui ces oeuvres trouvaient une résonance évidente mais tributaire d'un contexte politique qu'elles ne connaissaient que trop bien.
Eminent spécialiste du post-romantisme, Haitink plaça sa conception sous l'obédience d'un universalisme capable de révéler le génie d'orchestrateur de Chostakovitch (dans la lignée de Mahler) tout autant que la portée humaniste de son message. Le moelleux et l'opulence instrumentale des phalanges anglaise et néerlandaise se distinguaient des sonorités acides et tranchantes des philharmonies de Moscou ou Leningrad (certes parfois captées dans des conditions précaires), et certains critiques leur ont parfois reproché un luxe excessif.
Cela permettait au moins d'entendre le détail et la somptuosité d'écriture de ces partitions magnifiques, dans des conditions techniques optimales.
A l'époque, ce fut une révélation que l'on guettait patiemment dans les bacs des disquaires, d'abord en microsillon puis en CD. Aujourd'hui, on peut contempler le témoignage du maestro néerlandais comme une fondamentale référence. Certains jalons demeurent insurpassés, et le resteront sans doute longtemps : la 5°, la 6°, la 8°, la 11° et les trois dernières.
Depuis vingt ans, de nombreuses contributions sont venues enrichir le catalogue : Rojdestvenski, Järvi, Ashkenazy, Inbal, Slovak, Jansons, Barchaï, Kitaïenko, Rostropovitch, Solti sans compter la prolifération des gravures isolées, pour le meilleur et pour le pire.
Si vous découvrez ce passionnant univers symphonique, reflet du XX° Siècle dans la conscience individuelle d'un artiste, sachez que certains opus restent d'un abord difficile : pour les néophytes, mieux vaudra commencer par les 1°, 5°, 7° et 9°, poursuivre avec les 2°, 3°, 6°, 10°, 11°, 12°, et terminer par les plus ardues : 4°, 8°, 13°, 14° et 15°.
[1] :
CHOSTAKOVITCH : Symphonies n° 1 & 5 / Artur Rodzinski[2] :
Shostakovich: Symphony Nos.6 & 9[3] :
Intégrale Des Symphonies