A n'en pas douter la révélation d'un cinéaste avec ce premier film de Jeff Nichols, Shotgun Stories. On sait à quel point le concept de "cinéma indépendant américain" est aujourd'hui devenu creux, ou plus exactement ne fait que recouvrir ce qui n'est qu'une annexe ou une antichambre du cinéma majoritaire. Ce qui ne signifie pas qu'il n'existe pas de personnalités intéressantes qui émergent et s'imposent tant bien que mal. Pour ne citer qu'un exemple de cinéaste véritablement indépendant, qui n'a pu réaliser trois films en 15 ans qu'avec le soutien ponctuel de divers producteurs américains (Steven Soderbergh) ou étrangers (Marin Karmitz): Lodge Kerrigan, avec ses formidables Clean, shaven,
Claire Dolan (voir mon commentaire) et
Keane. Jeff Nichols a quant à lui bénéficié du poids qu'a acquis son producteur David Gordon Green, également réalisateur des beaux George Washington et Undertow /
L'autre rive, avec lesquels Shotgun Stories partage plus d'un trait.
Premier film d'une grande maîtrise, petit par le budget et véritablement indépendant (économiquement, mais aussi des modes), il donne une existence quasi immédiate à ses personnages et les regarde vivre, en les inscrivant dans les paysages d'un bout d'Amérique (l'Arkansas) avec un grand sens plastique. Le récit pouvait se prêter à une dramatisation très forte: les trois fils d'une famille décomposée apprennent la mort de leur père remarié, et se rendent à l'enterrement, lançant de fait la guerre entre les familles, entre les fratries. Il s'agit donc d'une histoire de conflits familiaux et de cycle de la vengeance. Qui est essentiellement une histoire douce: plus d'un spectateur risque d'être surpris par le décalage apparent entre le sujet, vraiment traité mais sans grosse explosion de violence, et l'ambiance du film. Mais ce décalage n'est qu'apparent car le sujet réel est la vie de ces êtres perdus, ces "white trash" quelque part entre les personnages des histoires de Russell Banks (comme ceux de
Trailerpark ou d'
Affliction) et le monde de Badlands / La Balade sauvage (Jeff Nichols se réclame d'ailleurs lui-même de la vérité émotionnelle et de l'univers du premier film de Terrence Malick).
Dès les premiers plans - un homme assis sur un lit, qui se lève lourdement, puis se met de dos (incarné par le toujours adéquat
Michael Shannon): il apparaît que son dos est criblé de marques de chevrotine - on sait que ce film va aller sa course sans se presser, va parler de conflits ancestraux sans pour autant les surjouer. Et l'on n'est pas déçu, car le regard juste et précis de ce cinéaste, qui sait admirablement inscrire ses personnages paumés dans leur environnement naturel et citadin, s'accommode très bien de la grande nonchalance avec laquelle il les regarde évoluer et avec laquelle la querelle en vient à s'exacerber, sans tensions démesurées. Un cinéma humain, qui a le goût des personnages, une assurance visuelle déjà certaine, et un souverain mépris des règles de dramatisation qui régissent le cinéma américain actuel. On ne conseillera donc pas ce film à ceux qui décrètent qu'il ne se passe rien s'il n'y a pas quinze rebondissements dans un film, celui-ci n'est assurément pas pour eux.
Trois ans après sa sortie en France, ce film rafraîchissant arrive enfin en dvd zone 2 français (
Shotgun Stories) : un grand merci à Potemkine de l'avoir sorti de son purgatoire. Cela a beau être dû à la sortie prochaine en salles (janvier 2012) du formidable deuxième film de Nichols,
Take Shelter, avec un Michael Shannon encore plus exceptionnel, ce film aurait pu rester inédit en vidéo et c'est une excellente nouvelle qu'il soit rendu disponible. Le
dvd américain zone 1 proposait une copie moyennement numérisée et aucun sous-titres, pas même en anglais. En supplément, un commentaire audio du réalisateur. Il existait
un dvd anglais zone 2, qui n'avait pas plus de sous-titres et dans lequel le supplément avait disparu, mais dont la qualité d'image était nettement meilleure, ce qui fait qu'il était à privilégier.
Bonne nouvelle : l'édition française est de loin la meilleure des trois pour la qualité du master proposé. On peut trouver qu'il manque un peu de définition, mais les couleurs ne sont pas délavées et la numérisation n'a pas été sabotée comme c'était le cas dans l'édition américaine. VOSTF et VF, les pistes sonores 2.0 respectant un son travaillé mais dans l'ensemble naturel et pas bidouillé dans tous les sens. Hélas qu'un seul supplément (14') - il aurait été souhaitable d'avoir droit au commentaire du réalisateur - mais de qualité : la rencontre avec l'encore relativement jeune (voire juvénile) Jeff Nichols confirme ce qui est évident au vu de ses films : qu'il souhaite porter un regard précis sur un pays et ses habitants, et qu'il est aussi posé qu'il a des idées assez assurées de ce qu'il souhaite faire.
Une découverte à faire si, je le répète, on ne s'attend pas à un film ultra-dramatisé. Un vrai regard de metteur en scène aimant le lieu et les personnages qu'il a choisi de montrer. Ne surtout pas rater Take Shelter lors de sa sortie, qui affine les qualités de ce premier film et prend une dimension plus grande tout en restant proche de la source d'inspiration de son metteur en scène.
4,5 étoiles pour le film et une édition globalement réussie.