Je m'étais permis un commentaire - que l'on peut lire à la suite de l'avis " De l'hollywoodien clinquant ".
J'ai eu tort. Car il ne faut jamais se fier à ses souvenirs.
J' avais réagi sans revoir le film.
Je viens de me le repasser, deux fois...
Non, il n'y a pas, ou si peu, de fautes de goût dans le choix des couleurs. Les complémentaires sont respectées, et lorsqu'un parme ou un violet apparaît, il est là pour changer l'atmosphère, l'intention, et d'ailleurs cela est conforme aux nuances parfois utilisées dans le sud par les classes aisées de ce temps.
Non, il n'y a rien de criard, ni d' avalanche de couleurs "perroquet".
Et puis, il s'agit de spectacle, sur un bateau fait pour cela.
On n'est pas dans Citizen Kane, ou les Fraises Sauvages de Bergman - films magnifiques - mais dans un divertissement.
Et d'ailleurs, ce film n'est pas non plus sans profondeur, même s'il s'agit à l'évidence d'un mélo, mais on le sait dès le départ, et c'est à cette mesure qu'il faut l'apprécier.
Il lui a été reproché, dans un commentaire, un "manque de rythme".
L'action, l'histoire se passent DANS LE SUD. Pour qui connait un peu les Etats Unis, le rythme du sud est LENT. On reconnait immédiatement un accent sudiste. Et sur un bateau à aubes. Relisez (ou lisez !) La Vie sur le Mississipi, de Mark Twain. D'une part, c'est un régal d'écriture, d'autre part on apprend énormément de choses - outrées, mais c'est du Mark Twain...
Les moments musicaux arrivent, prévus, au juste moment, et pas un n'est à critiquer.
Je regrette cependant que le VRAI Jazz ait été complètement oublié. Mais la culture des intellectuels américains n'allait pas jusque-là, à part quelques visionnaires comme les Lomax père et fils, grâce à qui les vieux bluesmen et les pionniers de New Orleans nous sont connus. Ils mériteraient bien une statue.
Les numéros de danse, jugés ailleurs "peu inspirés", sont à leur juste place.
On n'est pas chez Busby Berkeley, avec 300 girls sur scène.
On n'est pas dans West Side Story, génialement conçu par Jerome Robbins, créateur de l'American Ballet, et chorégraphe éblouissant, révolutionnaire.
On est juste sur un bateau, sur un Show Boat, sur une scène de cinq mètres de large, et même Gene Kelly ou Fred Astaire avaient besoin de plus d'espace...
Incidemment, pour avoir travaillé longtemps avec Jacques Bense, champion du monde de claquettes, j'ajouterai qu'il est plus difficile de faire un numéro dans peu d'espace. Tous ceux qui ont gagné leur vie au cabaret le savent.
Et d'ailleurs, contrairement aux grands films musicaux, le but de Show Boat n'est pas la Danse.
L'intention du film est de distraire, d'émouvoir, d'amuser, d'éblouir aussi. Et surtout de raconter une histoire.
A l'époque, il n'était pas facile d'évoquer librement le problème noir: on peut trouver que c'est ici insuffisant - et, Lawd, ça l'est.
Mais ce n'est pas le but unique, c'est l'une des composantes de l'action: voir le roman de Edna Ferber.
Tous les rôles sont tenus à la perfection, selon la vision de la production. Même (n' en déplaise) Katryn Grayson, qui ne tire pas la couverture, personnage ballotté et victime. Solide direction de George Sidney, supevision artistique de Cedric Gibbons.
Les doublages-voix des chansons (à l'exception de Howard Keel, qui chante vraiment) sont superbes.
Les musiques sont inoubliables, bien orchestrées, et devenues des standards.
Deux productions ont précédé celle-ci, en 1929 et en 1936. Qui aura le courage de nous les offrir en DVD ?
Celle-ci aurait sans doute gagné à être plus grandiose... avec un autre budget.
Avec, peut-être, un écran plus large. Sans aucun doute.
Mais une production risque cent fois de sombrer avant la première, et les grandes réussites sont des miracles.
Je ne suis pas sûr, d'ailleurs, que le propos du film eût été tellement mieux servi: il ne s'agit PAS d'une comédie musicale spectaculaire, mais d'un mélo, jouant sur l'analogie de la Vie qui passe, comme un fleuve, avec ses beautés, ses remous, ses toubillons, qui exige peines, sacrifices, apporte des joies inattendues.
Comme CE fleuve, comme cet " Old Man River " (musique écrite par Jerome Kern en 1927, paroles de Oscar Hammerstein) repris à la fin devant les bielles du bateau, au mouvement puissant, et inexorable...
La denière image est celle de la "négresse" - comme elle a été dénoncée: le sourire triste, et beau, et généreux, la splendeur incarnée: Ava Gardner.
J'aime ce film.