Sibelius est aujourd'hui un compositeur heureux : avec dans le circuit des chefs tels que Paavo Berglund, son "namesake" Paavo Järvi, Osmo Vänskä, Leif Segerstam, Esa-Pekka Salonen, Jukka-Pekka Saraste, voire Simon Rattle (et certains tiendront encore à ajouter Lorin Maazel, Colin Davis, voire Mariss Jansons ou Neeme Järvi), il n'y a peut-être jamais eu en activité en même temps autant d'interprètes maîtrisant les exigences de sa musique et comprenant son univers, tout en en donnant de celui-ci des images variées.
Segerstam est sans doute le plus insaisissable d'entre eux, ce qui après tout est assez sibélien. Il dispose ici du Philharmonique d'Helsinki, un des meilleurs orchestres finlandais, avec ceux de Lahti et de la radio nationale, dont la virtuosité individuelle rencontre parfois (pas souvent) ses limites dans les exigences de Sibelius, mais ni la cohésion ni l'authenticité : sonorités minces, parfois émaciées, pupitres unis et bien coordonnés, solistes assumant avec aplomb leur rôle sans s'échapper de l'ensemble. Rien que pour cela, cette intégrale est une des plus intéressantes car les grandes philharmonies internationales, même encore moins faillibles techniquement, même infiniment plus personnelles et fascinantes de sonorités (y compris dans Sibelius), n'ont jamais cet idiomatisme, cette couleur précisément locale.
En comparaison avec les autres grands chefs finlandais, la direction de Leif Segerstam est intensément personnelle. Il combine des tempi étirés avec un jeu assez appuyé pour créer de la tension, avec des résultats variables, car à tirer ainsi sur le ressort, il casse parfois le fil directeur, à certains moments de la Deuxième par exemple. C'est aussi la rançon d'une direction qui vit plus dans l'instant que celle de Vänskä ou Salonen. Mais lorsqu'il a le feu sacré, comme dans la Première, la Cinquième ou la Septième, on est près des sommets de la discographie. Toutefois, l'exaltation n'est pas le seul registre dans lequel Segerstam ait des choses à dire : en témoignent des symphonies n° 3 et surtout 4 saisissantes de concentration, de réserve expressive (la 3°), de densité abrupte (4°, à l'opposé du délitement transcendantal de Vänskä).
Le concerto pour violon et Finlandia sont également excellents, même si moins concurrentiels discographiquement.