Avec la Philharmonie de New York, Leonard Bernstein avait déjà gravé une fort belle et idiomatique intégrale des symphonies de Sibelius dans les années 1960.
Il décida de réenregistrer certaines d'entre elles vingt ans plus tard, avec la somptueuse Philharmonie de Vienne.
Ces ultimes témoignages se plient à une dimension contemplative qui ne laisse pas d'interroger le sens des oeuvres.
Sibelius s'accommode t-il mieux de ces explorations intimes ?
A l'opposé de l'ardeur conquérante d'un Koussevitzky, Bernstein désamorce le contenu dramatique de ces fresques sonores, ou plutôt il le dilue dans un discours étiré à l'extrême : 24 minutes pour la "Septième" !
Ainsi ralenti, le pouls de l'oeuvre génère de surprenants trompe-l'oeil temporels, tel le mouvement de reptation des cordes dans le "poco rallentando" qui semble ici ouvrir une porte sur le néant...
On mesure ce que cette distension exige de l'orchestre, avec des bois et cuivres qui doivent tenir leurs phrases jusqu'à l'immobilisme...
La "Deuxième", déployée sur 51'30 (dont 18'11 pour le 'tempo andante'), révèle des profondeurs métaphysiques, des angoisses existentielles, là où on n'y entend d'habitude qu'un zèle pseudo-nationaliste.
La "Cinquième" subit un semblable traitement, jusqu'à la rendre curieusement énigmatique.
Ces statisme extasié découd la structure organique du vaste premier mouvement, à tel point que le surgissement des cuivres dans le 'largamente' semble surgi de nulle part, tel un mirage.
Cette lecture instantanéiste ouvre résolument des perspectives nouvelles, inaperçues jusqu'alors.
L'on n'est pas certain que cette approche délitescente soit la plus révélatrice des ressorts dramatiques de cette partition dont la structure formelle et dialectique est si précise.
Quoi qu'il en soit, une telle recherche d'ascèse, quand elle se donne les moyens intellectuels et techniques de cette expérimentation, est une exploration passionnante de la ductilité du langage sibélien...
La plus grande réussite reste selon moi la "Première", brossée à fresque, vivifiée par des rafales de cuivres et des déferlements de timbales qui font trembler la Sofiensaal.
En voilà la lecture la plus enthousiasmante de la discographie, aux côtés de Barbirolli, Maazel et Garaguly.
Ce coffret est complété par les "Enigma Variations" qui furent gravées en avril 1982. Bernstein décortique chaque portrait, savoure chaque caricature, s'attendrit dans les variations élégiaques... Là encore, les tempos sont voués aux délices de Capoue.
Il est dommage que l'éditeur n'ait pas inclus le programme entier du CD original (il restait de la place sur le CD n°3...) : de furieuses marches de "Pomp and Circumstances" et de "The crown of India". Mais ces pièces tonitruantes auraient sans doute dépareillé l'unité esthétique.
Ne regrettons rien, car nous sommes gratifiés d'un extrait du dernier concert de Bernstein à Tanglewood : les "Préludes marins" de Britten, captés en août 1990 avec le Symphonique de Boston.
Un grand moment d'émotion.
Si vous êtes prêts à remettre en cause vos habituels repères métronomiques, ne manquez sous aucun prétexte ces témoignages passionnants d'un immense interprète parvenu à sa maturité expressive.
La notice du livret, signé de James Hepokoski, analyse brillamment ce style ultime de Bernstein et comblera les mélomanes curieux.