Sibelius et Karajan : une rencontre étonnante, car c'est un des compositeurs auxquels le chef est le plus souvent revenu, avec Beethoven et Brahms, au moins au même titre que Mozart, Richard Strauss, Bruckner, Tchaïkovski ou la famille Strauss. Et, la chose est singulière, les deux premières symphonies font presque figure de parent pauvre : à peine une ou deux versions de chaque, alors Karajan a "multi-récidivé" les quatrième à septième, les moins "karajanesques" a priori. Ainsi, les 4° et 5° ont toutes deux été gravées avec le Philharmonia en monophonie dans les années 1950 (EMI), la 5° refaite en stéréo, puis
les deux avec le Philharmonique de Berlin pour Deutsche Grammophon (avec les 6° et 7°) dans les années 1960, et enfin pour EMI dans les années 70.
Ce sont ces derniers enregistrements qui figurent sur ce disque, donc les dernières et respectivement les 3° et 4° gravures des 4° et 5° symphonies.
Il est impossible d'échapper à la comparaison avec les précédentes versions berlinoises, tout en notant que DG en avait réalisé l'enregistrement à la Jesus-Christus-Kirche de Dahlem, alors qu'EMI a installé ses micros dans la Philharmonie de Hans Scharoun. L'orchestre étant le même et les options du chef étant fondamentalement similaires, ces différences techniques peuvent prendre proportionnellement une importance non négligeable dans la perception que l'auditeur peut avoir du résultat.
Le Sibelius de Karajan est bien différent de celui que pratique les chefs et les orchestres finlandais : eux dessinent, lui peint.
La quatrième est de très haut niveau, mais la superposition des couches sonores, la netteté des contours sont peut-être supérieurs dans la version DG. Ici, la peinture tend un peu plus à masquer le dessin.
En revanche, il aurait été dommage que Karajan n'enregistre pas la Cinquième une fois de plus. Ici aussi, on pourra à bon droit trouver que l'orchestre aurait pu être un peu moins massif et opaque, les couleurs un peu moins sombres, mais Karajan conduit de main de maître une mise en mouvement progressive, depuis des moments suspendus qui sont l'occasion de se livrer à un art descriptif jusqu'à des accélérations vertigineuses. Et c'est ici qu'il réussit le mieux les six accords finaux, qui requièrent soit une mise en scène (Bernstein) soit un travail sur le son (Celibidache), deux arts dont on n'aurait pas cru que Karajan pourrait manquer mais qui lui avaient fait défaut jusqu'à présent dans ce moment précis. Il trouve enfin l'influx qui permet de poser ces six accords sur la lancée de ce qui précède sans affaiblir leur portée, grâce au bon rapport entre son et silences (ni trop longs ni trop courts) et à la vigoureuse projection sonore.