Il est évident que l’on n’allait pas célébrer le 50
ème anniversaire des Beach Boys par trois boudoirs et un verre de mousseux : initialement conçu, et comme la suite de l’album Pet Sounds, et comme une réponse aussi cinglante qu’états-uniennes au Revolver des Beatles, l’album Smile n’est jamais sorti, et ce malgré d’harassantes et particulièrement prolifiques sessions, ni en 1967, ni après. On évoqua pudiquement alors une certaine frustration artistique du leader et créateur plénipotentiaire du groupe, ce même Brian Wilson qui définissait pour l’occasion cet album, fruit éminent de sa rencontre avec le compositeur et arrangeur Van Dyke Parks, comme une symphonie adolescente à destination de Dieu. Pas moins.
On sait désormais que le Californien éprouvait en fait les plus grandes difficultés à s’extraire de son bac à sable, cerné par la dépression et la paranoïa, et les neurones figés par une addiction exponentielle au Lsd et à la marijuana. Le scepticisme des autres membres du groupe – on se souvient en particulier des déclarations tout en finesse de Mike Love, reprochant à Wilson de jeter l’eau du bain des billets verts avec le bébé Beach Boys -, en outre en délicatesse exponentielle avec leur label, fit le reste.
En 2004, Smile connut un nouvel enregistrement, toujours placé sous la responsabilité de Parks et Wilson. Mais, malgré le succès de cette publication, les amateurs ne purent que déplorer que la restitution des chansons n’y soit que partielles. Ce qui, en creux, permit à quelques collectionneurs arrogants de continuer à narguer leurs congénères grâce à des éditons pirates du disque original supposé, souvent négociées à prix usuraires. Ce qui est le moins pour une production considérée comme l’album fantôme le plus mythique de toute l’histoire de la pop-music.
Mais, aujourd’hui, et comme mentionné ci-dessus, la célébration prend des tournures panoramiques, avec, à partir des 19 titres originaux, une édition en double cd incluant 21 titres bonus, une édition double vinyle, et un coffret pantagruélique, composé de 5 CD offrant une avalanche d’inédits, versions alternatives, pistes instrumentales et vocales, des overdubs, un livret considérable, deux singles, des liens, et un poster. Et une couverture en trois dimensions. Ce qui n’est pas sans rappeler le propos de l’édition en coffret de Pet Sounds, sorte de répétition petit bras de l’édifice.
Et, finalement, cette charge de division de panzers à haut pouvoir marketing n’entretient qu’un très lointain rapport avec le projet initial, qui, non seulement, visait donc à faire (définitivement ?) la nique à Lennon et McCartney, mais également à introduire une dose fortement concentré d’art dans la musique populaire, s’appuyant, dans ce studio de Los Angeles où régnait avant tout la plus extrême des concentrations, sur les plus performants requins de l’époque. Ici, toutes les chansons sonnent avec une infinie et étrange tristesse nimbée de nuages d’acide, et comme la résultante d’une bouleversante solitude, celle de leur créateur, et toutes les écoles du commerce du monde n’y pourront rien.
Certes, l’auditeur superficiel pourra frôler l’indigestion face à pareille profusion. Mais les autres, tous les autres, dans les flûtes qui cernent ce sommet que constitue de toute éternité « Good Vibrations », et au mitan de ces multiples hommages concédés à la grande tradition de la musique populaire américaine et de ces cultures périphériques, du ragtime au doo woop, en passant par les séances du samedi après-midi et ses films de cow-boys, ou un salut ému à la douceur de vivre polynésienne, contempleront le char doré de l’histoire défiler devant leurs yeux ébaubis.
Assurément le plus grand album de pop psychédélique de tous les temps.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story