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Voilà la fiction entrée dans l'histoire ou l'histoire se jouant de la fiction. À coups d'anecdotes, de tours et de détours, de propos recueillis. Des propos, des bribes que voudraient mettre à plat et à jour un jeune journaliste. La première histoire est celle de la guerre civile espagnole, tirant à sa fin, en janvier 1939. Les troupes républicaines en déroute se replient vers la France. Dans cette retraite sonnant la triste défaite, une dernière exécution massive de soldats fascistes est organisée. Parmi eux, Rafael Sanchez Mazas, écrivain réputé, l'un des fondateurs de la Phalange. Dans la débandade générale et le brouhaha de la fusillade, il échappe aux tirs croisés, se réfugie dans la forêt. Un milicien à ses trousses le retrouve réfugié dans un trou, le regarde, longuement, l'observe puis hurle : "Par ici, il n'y a personne" et s'en retourne. Mazas survivra plusieurs jours dans la forêt, se nourrissant de ce que lui donnaient les fermiers alentour. Échapper à la mort deux fois suffit pour construire une légende. Quelque soixante ans plus tard, intrigué par ce regard échangé entre ces deux hommes, le journaliste entreprend donc de reformer un puzzle éclaté. À travers ce récit, voilà la guerre civile qui remonte, avec ses lâchetés de part et d'autre. Mais, au-delà de la restitution historique, fresque formidable à la hauteur de
L'Espoir de Malraux,
Les Soldats de Salamine est un remarquable exercice romanesque, qui voit le narrateur se battre avec son texte, hésiter, reprendre, lutter avec ses incertitudes, ses moments de déprime, ses instants de soulagement, ses difficultés à tenir son lecteur en haleine. C'est donc tout le processus de création qui est en cause ici, avec l'air de ne pas y toucher, et qui fait de ce texte une uvre originale, divertissante sinon ludique et puissante. --
Céline Darner
Extrait
Cest à lété 1994, voilà maintenant plus de six ans, que jentendis pour la première fois parler de lexécution de Rafael Sánchez Mazas. Trois choses venaient alors tout juste de marriver : la première fut la mort de mon père, la deuxième, le départ de ma femme, la troisième, labandon de ma carrière décrivain. Mensonge. La vérité, cest que, de ces trois choses, les deux premières sont on ne peut plus exactes ; contrairement à la troisième. En réalité, ma carrière décrivain navait jamais véritablement démarré, si bien quil maurait été difficile de labandonner. Il serait plus juste de dire quà peine entamée je lavais abandonnée. En 1989, javais publié mon premier roman. Tout comme le recueil de nouvelles paru deux ans auparavant, le livre fut accueilli dans une indifférence notoire, mais ma vanité et le compte rendu élogieux dun ami de lépoque sallièrent pour me convaincre que je pouvais devenir romancier et que, pour ce faire, il valait mieux quitter mon travail à la rédaction du journal afin de me consacrer pleinement à lécriture. Le résultat de ce changement de vie fut cinq ans dangoisse économique, physique et métaphysique, trois romans inachevés et une épouvantable dépression qui me cloua pendant deux mois dans un fauteuil, devant la télévision. Fatiguée de payer les factures, y compris celle des funérailles de mon père, et de me voir pleurer devant le poste éteint, ma femme me quitta alors que je commençai à peine à reprendre le dessus et, ainsi, je neus dautre remède que doublier pour toujours mes ambitions littéraires et de demander ma réintégration au journal. Je venais davoir quarante ans mais par bonheur soit parce que je ne suis pas un bon écrivain, sans être un mauvais journaliste pour autant, soit, plus probablement, parce quà la rédaction personne nétait disposé à faire mon travail pour un salaire aussi modique que le mien on accepta ma demande. On maffecta aux pages culturelles, là où on affecte ceux quon ne sait où affecter. Au début, et dans lintention non avouée mais évidente de punir ma déloyauté vu que, pour certains journalistes, un collègue qui renonce au journalisme pour passer au roman nest ni plus ni moins quun traître on mobligea à faire de tout sauf à aller au bar du coin chercher le café du directeur et seuls quelques rares collègues sabstinrent de sarcasmes ou de piques à mes dépens. Le temps devait atténuer mon infidélité : je me mis très vite à rédiger des billets, à écrire des articles, à faire des interviews. Ce fut ainsi quen juin 1994 jinterviewai Rafael Sánchez Ferlosio, qui donnait alors un cycle de conférences à luniversité. Je savais que Ferlosio était extrêmement réticent à parler avec les journalistes mais, grâce à un ami (ou plutôt à une amie de cet ami qui avait organisé le séjour de Ferlosio dans la ville), je réussis à lui faire accepter de discuter un moment avec moi. Il serait en effet excessif dappeler cela une interview ; si cen était bel et bien une, elle serait la plus bizarre que jaie jamais faite de ma vie. Ferlosio commença par apparaître à la terrasse du Bistrot, entouré dun nuage damis, de disciples, dadmirateurs et de thuriféraires ; ces circonstances, liées à la négligence de son vêtement et à un physique qui mêlait inextricablement une allure daristocrate castillan honteux de lêtre à celle dun vieux guerrier oriental la tête puissante, les cheveux poivre et sel ébouriffés, le visage dur, émacié et ingrat, le nez sémite et la barbe ombrant les pommettes , invitaient tout observateur non averti à le prendre pour un gourou au milieu de ses adeptes. Qui plus est, Ferlosio refusa net de répondre à une seule de mes questions, alléguant que dans ses livres il avait déjà donné les meilleures réponses dont il fût capable. Cela ne signifie pas pour autant quil ne voulait pas parler avec moi, au contraire : comme sil cherchait à démentir sa réputation dhomme bourru (mais peut-être que celle-ci manquait de fondement), il fut on ne peut plus cordial, si bien quen discutant nous ne vîmes pas passer laprès-midi. Lennui, cest que si jessayais pour ma part de sauver mon interview en lui demandant son opinion (disons) sur la différence entre personnages de caractère et personnages de destin, lui sen tirait en me répondant par une digression (disons) sur les causes de la défaite de la flotte perse lors de la bataille de Salamine ; de même, quand je tentais de lui extirper une opinion (disons) sur les fastes du cinquième centenaire de la conquête de lAmérique, lui me donnait une réponse quillustraient force gestes et détails, relative au (disons) bon usage de la varlope. La discussion se solda par un épuisant chassé-croisé et ce ne fut quà la dernière bière de cet après-midi-là que Ferlosio raconta lhistoire de lexécution de son père, cette histoire qui ma tenu en haleine durant ces deux dernières années. Je ne me souviens ni par qui ni comment le nom de Rafael Sánchez Mazas fut mentionné (peut-être par lun des amis de Ferlosio, peut-être par Ferlosio lui-même). Je me souviens pourtant que Ferlosio raconta ceci : On la exécuté tout près dici, dans le sanctuaire du Collell. Il me regarda. Y êtes-vous déjà allé ? Moi non plus, mais je sais que cest à côté de Banyoles. Cétait à la fin de la guerre. Le 18 juillet lavait surpris à Madrid et il avait dû se réfugier à lambassade du Chili, où il a passé plus dun an. Vers la fin de 1937, il sen est enfui pour quitter Madrid, camouflé dans un camion, peut-être avec lintention de rejoindre la France. Mais il a été arrêté à Barcelone et, tandis que les troupes de Franco entraient dans la ville, on la emmené au Collell, tout près de la frontière. Cest là quil a été exécuté. Il sagissait dune exécution massive, probablement chaotique, puisque la guerre était déjà perdue et que les républicains fuyaient à la débandade par les Pyrénées, aussi, je ne crois pas quils aient su quils étaient en train dexécuter lun des fondateurs de la Phalange, qui plus est ami personnel de José Antonio Primo de Rivera. Mon père conservait à la maison la pelisse et le pantalon quil portait au moment de la fusillade, il me les a souvent montrés, il est possible quils y traînent encore ; le pantalon était troué parce que les balles ne lavaient que frôlé et il avait profité de la confusion du moment pour courir se cacher dans la forêt. De là, réfugié dans un trou, il entendait les chiens aboyer et les tirs et les voix des miliciens à ses trousses qui savaient quils ne pouvaient perdre trop de temps à le rechercher, car les franquistes les talonnaient. A un moment donné, mon père a entendu dans son dos un bruit de branches, il sest retourné et a vu un milicien qui le regardait. Cest alors que quelquun a crié : "Il est par là ?" Mon père racontait que le milicien était resté à le regarder quelques secondes et quensuite, sans le quitter des yeux, il avait crié : "Par ici, il ny a personne !", puis il avait fait demi-tour et était parti.