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Soljénitsyne, ce prophète de la liberté, 12 juin 2010
Ce commentaire fait référence à cette édition : Soljénitsyne, un destin : Portrait littéraire (Broché)
Rarement une biographie ne m'a autant coûté d'efforts à la lecture. Elle me fut éprouvante parce que magnifiquement écrite, intelligemment construite, fine, érudite, sensée, toujours en recherche de la vérité, sans aucune flatterie, esquivant les pièges dressés par le sujet lui-même dans ses écrits. Véronique Hallereau est une personne à ne pas oublier. Quel talent !
Soljénitsyne a accompagné une vingtaine d'années de combats personnels et familiaux. J'ai 10 ans quand mon père m'invite avec fermeté à lire
Une journée d'Ivan Denissovitch avec le devoir de rendre compte, de témoigner, de lutter. "L'Archipel du Goulag" suivra, non dans sa totalité, mais par bribes, avec notamment ce passage fulgurant "l'âme et les barbelés, Elévation ..." dont voici un extrait :
"Sur la paille pourrie de la prison, j'ai ressenti pour la première fois le bien remuer en moi. Peu à peu j'ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les Etats ni les classes ni les partis, mais qu'elle traverse le coeur de chaque homme et de toute l'humanité. Cette ligne est mobile, elle oscille en nous avec les années. Dans le meilleur des coeurs - un coin d'où le mal n'a pas été déraciné. (...)" (cf. mon commentaire de
L'Archipel du Goulag, 1918-1956)
Tant d'années de combat, de références, grâce à Soljénitsyne, une étoile dans la nuit totalitaire, une solidarité, des souffrances.
Cette biographie est d'une exceptionnelle qualité. De l'idole que j'en avais fait, et qui perdait de son éclat, année après année, Véronique Hallereau nous propose de lui substituer un homme de chair, avec ses faiblesses, souvent révélées par le feu de son tempérament et son devoir de discrétion dans son combat contre le KGB.
Le père Schmemann, orthodoxe américain, prononça un jour de 1972 ces paroles à la radio :
"Dans l'Ancien Testament, dans l'histoire du vieux peuple élu, il y avait le phénomène étonnant des prophètes. Des hommes étranges et extraordinaires qui ne pouvaient éprouver la paix et l'autosatisfaction, qui nageaient, comme ils disaient, contre le courant, disaient la vérité, proclamaient le jugement céleste sur tous les mensonges, faiblesses et hypocrisies. (...) Et cet homme est Soljénitsyne." (p. 186)
L'auteur poursuit :
"La certitude qu'il avait d'avoir un destin conçu par la Providence et que ses actions en émanaient se trouvait confirmé par un prêtre qu'il admirait et qui lui accordait une nature qu'il n'eût certainement pas osé lui-même de prêter : celle de prophète."
Soljénitsyne fut avant tout le porte-parole des 28 millions de zeks morts dans les goulags et de 785.000 exécutions soviétiques de 1929 à 1953. Il était le témoin vivant de l'âme de la Russie, d'une âme endormie, chloroformée, violée, assassinée.
Il n'était pas le seul. Il se crut souvent seul, parfois par orgueil. Confesser ses fautes en chrétien, s'offrir en victime pour que la Russie un jour puisse confesser les siennes à la faveur d'un procès de Nüremberg, a guidé le sens de son action dans l'exil. L'absence de ce procès fut la grande déception de sa fin de vie exprimée dans nombreux ouvrages dont
La Russie sous l'avalanche.
3 août 2008. Soljénitsyne, dans sa 90ème année, meurt en Russie. A ses obsèques, seul Philippe de Villiers - alors que je ne l'estime guère, j'en ai été fier - représenta le peuple français : où était le présupposé président Sarkozy ignorant crasseux et obstiné de l'histoire russe, du destin de la Russie ?
Vraiment, cette biographie est très rigoureuse, libre, écrite avec le sang ; communion de souffrance et de joie avec cet immense et infatigable lutteur chrétien de la Liberté.
"Que se passe-t-il avec notre âme au cours de la nuit ? Dans la torpeur immobile de ton sommeil, c'est comme si elle recevait la liberté de se détacher de ce corps, de traverser les espaces purs, de se débarrasser de tout ce qui est signifiant, qui collait à elle et la ridait la veille et même pendant des années." (p. 354).
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