Un film tout en nuances. Les nuances de la haine et les nuances de l'amour qui s'entrecroisent avec les nuances de l'indifférence. Les nuances de la bonne santé et les nuances de la maladie qui s'entrelacent avec les nuances de l'insouciance quand on le peut et de l'horreur quand on ne peut plus le devoir, et parfois de la compassion quand on le veut. Et il y a aussi les nuances de la crasse et de la propreté dans un hôpital public, de l'incurie et de l'attention de la part des docteurs, mais aussi de la jouissance du metteur en scène qui montre en temps absolument réel des scènes excessives comme le rasage du corps de l'aine aux épaules pour une simple ablation de la rate. Complaisance aussi à la fois du voyeur et de l'exhibitionniste, d'autant plus voyeur qu'il exhibe le corps des autres à d'autres encore au travers de la caméra, du réalisateur et des deux scènes d'amour gay et des deux autres scènes de promiscuité corporelle masculine. On joue alors sur les nuances de ce que l'on montre pour faire dans la pudeur et ne pas choquer qui que ce soit en mentant sur la réalité de ce que l'on montre tout en montrant que ce que l'on montre n'est pas ce que l'on prétend montrer. Cela au bout d'un certain temps lasse. Mais il reste alors la critique de la société et de l'homme face à la maladie, la maladie inconnue, incurable et incompréhensible. Métaphore de toutes les maladies, de la plus bénigne à la plus maligne. Il reste peut-être surtout ce couple de frères qui se retrouvent après la séparation post-adolescente, post-pubère (clairement identifiée comme venant après le premier contact sexuel probablement imposé par l'aîné), qui retrouvent le passé d'avant la séparation, du temps où le frère aîné faisait voler le frère cadet, qui retrouvent la complicité qui fut la leur et la difficulté de la retrouver car la séparation a rompu les voies de la communication. Mais, et cela est touchant, Chéreau imagine la reconstruction de cette communication, comme si la maladie et la mort pouvaient rendre cela possible. Et en même temps il montre la mort de façon plus qu'ambiguë. Le frère aîné va noyer sa maladie dans un courant de l'océan Atlantique. Tout le monde sait qu'il va le faire. Mais ce frère le fait dans la plus grande solitude comme pour éviter que personne ne lui demande de ne pas le faire de peur d'en devenir les complices. Et le frère cadet qui s'aperçoit que le frère aîné n'est pas là ne le cherchera pas au-delà du portail du jardin, répondra à la mère qu'il dort et à la petite amie qu'il est parti pour une longue promenade, et il ne le signalera comme disparu aux gendarmes que bien plus tard encore. Veut-il laisser à ce frère le plaisir de mourir seul ? Ou bien est-il complaisant, complice même de ce suicide en se refusant de le perturber ? C'est là que le film touche car il touche juste : la maladie détruit tous les sentiments humains car elle fait peur. Ici la bête qui ressort de l'homme face à la menace est simplement montrée comme très policée, bien qu'absolument impitoyable. Chéreau sait-il que les rapports entre deux frères séparés par la vie sont un abîme insondable d'impossible frayeur qui ne pourra jamais s'exprimer que sous forme de haine, avec quelques touches fugaces d'amour, quelques larmes et grincements de dents, et en même temps parfois un cri de compassion pour répondre aux hurlements égoïstes et effrayés de l'un des deux frères, généralement de l'aîné. La compassion est une qualité de cadet, et certains peuvent et même doivent absolument penser que ce n'est pas une qualité mais bien plus une fatalité qui échoit aux cadets, et contre laquelle les cadets n'ont ni le droit ni la force de se rebeller. Chéreau montre cela avec la force brutale de la banalité.