La critique la plus couramment adressée à Anne-Sophie Mutter est celle de « narcissisme ». Ce terme assez méprisant a notamment été utilisé pour condamner ces enregistrements des Sonates pour violon et piano de Beethoven. Or, il me semble qu'il y aurait d'autres choses à dire : il est vrai que le jeu d'Anne-Sophie Mutter n'est pas celui de tout le monde, il est vrai que ses phrasés sont souvent inhabituels, très recherchés, et parfois inutilement sophistiqués et versatiles, il est vrai enfin que sa sonorité souvent détimbrée est assez unique dans le monde du violon. Je ne prétends donc pas que ces enregistrements ressemblent aux autres, ni même qu'ils soient parfaits, loin de là. Mais ils sont le fruit d'une démarche approfondie, mûrie et assumée : Mutter (qui a interprété beaucoup de musique contemporaine de façon très convaincante) cherche, avec Orkis, à interpréter ces œuvres en se libérant de la ligne classique, en essayant d'en dégager la profondeur à l'aide de tempi retenus et d'une réinvention constante du phrasé et du son. Le résultat est certes assez inégal, mais il est là : si certains passages sont moins convaincants, semblent trop affectés et finissent par irriter, d'autres sont vraiment beaux et nous permettent d'entendre ces œuvres d'une façon non seulement neuve mais aussi enrichissante. La 10e sonate est, par exemple, magnifique, l'Andante con variazioni de la 9e devient une longue quête initiatique, l'Adagio de la 6e est vraiment émouvant etc.
Pour une vision classique de ces œuvres, je recommanderais l'enregistrement de Petr Messiereur et Stanislav Bogunia (Calliope) ou bien sûr celui, mythique, de Grumiaux et Haskil. Mais pour une vision différente, certes imparfaite mais libre et inventive, celle-ci me semble assez intéressante.