Drella, un mélange de Cinderella et Dracula, était le surnom que Lou Reed avait donné à Andy Warhol, l'énigmatique artiste manipulateur, inventeur du quart d'heure de célébrité. Sorti en 1990, trois ans après la mort de Warhol,
Songs For Drella raconte en chansons la vie de ce personnage central du New York des années 70/80. Reed et Cale, anciens frères ennemis au sein du Velvet Underground, dressent ici un portrait tendre mais honnête de leur ami disparu, évoquant au passage ses obsessions et ses petits travers. Des origines ("Smalltown") aux débuts de la Factory ("Open House"), de la passion pour les superstars ("Starlight") aux complexes et aux jalousies ("Faces And Names"), le Warhol qui émerge de ces instantanés est d'une touchante humanité. L'ambiance, créée par le timbre grave de Reed et le piano de Cale, tient plus du cabaret allemand que des paillettes de Broadway... Gageons que Warhol l'aurait trouvée par trop classieuse et pas assez flamboyante pour lui !
--Isabelle Chelley
En 1987 meurt Andy Warhol, inventeur du pop-art et maître de la Factory, temple des arts subversifs et décadents qui a accueilli le Velvet Underground à la fin des années soixante. Lou Reed et John Cale lui doivent tout, lui qui a produit leur premier album, mais ce n’est pas pour autant que l’hommage qu’ils lui rendent dans
Songs for Drella (Drella étant le surnom de Warhol) va de soi, tellement les conflits ont marqué les rapports de ces trois artistes.
Warhol abandonne ainsi le Velvet après le premier album alors que Lou Reed vide John Cale à la suite du deuxième. Pourtant, les deux hommes savent mettre de côté leurs rancunes du passé, au moins le temps de composer à deux, au piano, à la guitare et au violon, cette délicate élégie funèbre, plus bel hommage qu’ils puissent rendre à leur mentor . Tout Warhol est là et avec lui, tous les personnages de la Factory que Lou Reed avait déjà peint dans son hit
« Walk On The Wild Side » : on y retrouve donc Billy Name, Ondine, les Turtles ou « Ingrid, Viva, Little Joe et Edie S. » dans
« Starlight », rappel de l’extraordinaire énergie des acteurs de cette aventure collective sous la caméra innovatrice de Warhol qui filme jusqu’à l’épuisement les rues de New York remplies de « gens réels ». Evocation encore du rapport du maître aux
« Images » qu’il faut sans cesse revoir, répéter, reproduire, sans se préoccuper d’une quelconque technique, affirmation que John Cale reprend à son compte sur
« Trouble With Classicists » où il fait la peau des peintres qu’ils soient classiques, impressionnistes ou juste préoccupés d’eux même , avant d’affirmer dans une diction digne d’un rap nerveux qu’il leur préfère les mômes des banlieues qui graffitent les murs avec leur technique primitive, véritable ode à l’école de la rue. Les deux musiciens ont retenus les leçons du génial plasticien : tout est affaire de travail, « le travail et uniquement le travail » dans
« Work » où Lou Reed avoue qu’à une question de Warhol sur le nombre de chansons qu’il avait composées, il avait menti en disant dix (au lieu de zéro) avant de se voir répondre qu’il aurait du en écrire 50 pour la seule raison qu’il ne restera pas jeune éternellement. On retrouve toute sa philosophie aussi sur
« Style It Takes » et sa citation du Velvet Underground, groupe élu car il « a un son à lui et moi, j’ai de l’art à faire ».
Evocation aussi du parcours de leur mentor, des rues de la petite Pittsburg
(« Smalltown ») où mieux vaut ne pas être « bigleux, pédé, plein d’acné et grassouillet » à l’inéluctable fuite vers New York, du quotidien de la Factory où l’on boit aussi du thé
(« Open House ») jusqu’à sa fermeture dans le déchirant
« Slip Away », morceau ou Lou chante tous ses espoirs envolés et le grand vide qui suit la remise des clefs.
Plus on avance, plus l’âme des deux anciens du Velvet est mise à nu : regrets éternels de ne pas avoir su comprendre Warhol, de ne pas avoir été assez présent lors des moments difficiles (l’attentat commis sur lui par Valérie Solanis dans
« I Believe »), aveux de leur ingratitude enfin dans
« It Wasn’t Me ». La musique peut rappeler les sons du passé avec les très velvetiens
« Forever Changed » et
« Faces and Names » chantés par John Cale, qui au passage évoque frontalement ses rapports avec Lou Reed dans le texte parlé
« A Dream », mais c’est tout en douceur que se termine l’hommage avec le sublime
« Hello It’s Me » dans lequel Lou s’adresse directement à celui à qui il doit tant pour une confession émouvante (« je suis désolé d’avoir douté de ton bon cœur ») qui s’achève sur ce surprenant regard sur eux-même avec ce « Bon, Andy, il faut qu’on y aille/ J’espère que d’une façon ou d’une autre, tu apprécieras ce petit hommage/ Je sais qu’il a tardé à venir mais c’est le seul moyen que je connaisse/Salut, c’est moi/Bonne nuit, Andy ».
Thierry Gaydon - Copyright 2012 Music Story