Rendons grâce à Geffen d'avoir enfin réédité ce disque, enfin disponible après des années de pénurie, qui furent pour le moins difficiles à vivres pour les nombreux fans en quête de ce graal. Encore mieux, c'est entièrement remasterisé et un témoignage live de l'époque accompagne les bandes originales.
On (re)découvre donc ici les premiers balbutiements de Sonic Youth, qui s'inspire fortement de la musique No-Wave alors en vogue dans l'underground arty new-yorkais, et dont les fers de lance s'appelaient DNA (avec son guitariste Arto Lindsay), Mars ou Teenage Jesus & The Jerks (de Lydia Lunch). A l'époque le groupe n'est pas encore, et pour cause, tombé amoureux de la scène hardcore, il en résulte une musique beaucoup moins rock que par la suite, plus atonale et 'froide', distante. La basse y tient un rôle prépondérant, avec des inflexions quasi dub (d'ailleurs une théorie veut que le nom Sonic Youth s'inspire du chanteur de reggae Big Youth tandis que le titre du morceau Burning Spear évoque nécessairement le groupe jamaïcain du même nom) tandis que batterie et percussions (assurés par Richard Edson avant son remplacement par Steve Shelley pour l'album Evol) sont quasi tribales et assurent un groove hypnotisant. C'est en effet un son assez primitif et métallique que nous expose ici le groupe, avec des chansons aux mélodies relativement vagues chantées d'une voix désincarnée par Thurston Moore ou Kim Gordon. Déjà les guitares détonent et jouent sur les accordages alternatifs et les harmoniques, dans la pure tradition de Glenn Branca avec qui Lee et Thurston ont joué, et qu'on peut considérer un peu comme leur premier mentor. Ici on ne trouve rien de bien effrayant ou de dérangeant - avec les critères de jugement d'aujourd'hui en tout cas, le ton général est relativement calme et finalement assez monocorde et plat. En effet, si The Burning Spear est déjà en studio un morceau intéressant, il difficile de nier qu'il a pris de l'ampleur avec le temps, au fur et à mesure que Sonic Youth a pris confiance et s'est radicalisé, pour devenir un hymne déjanté et brutal.
Des 5 compositions qui forment le EP original, She is Not Alone a églament passé l'épreuve du temps puisque le groupe la joue parfois lors de ses concerts. On la retrouve d'ailleurs ici en version live, interprétée largement plus rapidement et agressivement. Pour le reste, ces compositions ne sont pas inoubliables et si elles sont tout à fait honnêtes et prometteuses, valent essentiellement pour leur aspect historique, comme le premier testament laissé par ce fantastique groupe qui fête aujourd'hui ses 25 ans de longévité, avec toujours autant de talent. On pourra par ailleurs s'étonner de ce que le morceau inédit, 'Where The Red Fern Grows', présenté ici en version studio et live, n'ait pas été inclus sur le disque d'origine, puisqu'il semble largement à la hauteur du reste, introduisant une dissonance bienvenue et dont les arpèges de guitare rappelle bien des morceaux à venir.
L'ajout de titres live d'époque est une initiative bienvenue, à saluer, même si l'impression générale qui s'en dégage est celle d'une certaine monotonie sonore et d'un manque de mélodies identifiables. Ce n'est pas désagréable, on se croirait propulsé dans un vieux hangar, en train d'assister à la genèse d'une musique terriblement excitante, pour autant je doute que quiconque en fasse son disque de chevet.
Dans l'ensemble, cet album s'adresse essentiellement aux fans irréductibles de Sonic Youth qui attendaient depuis des années de pouvoir mettre la main sur ce mythique 'Sonic Youth', ou à ceux qui portent un intérêt particulier à la scène rock new-yorkaise du début des années 80. Ceux-là se sont probablement déjà, comme moi, précipité sur cette réédition qui les comble totalement. Pour les autres, comme ceux qui ont entendu mentionner le nom de Sonic Youth et souhaitent s'immerger timidement dans leur discographie pléthorique, il serait malvenu de commencer par là, et je ne saurais que trop leur conseiller leurs chefs d'oeuvre de la fin des années 80, Daydream Nation ou Sister.