Le bandeau de l'édition française (
Sonny Liston était mon ami) l'annonce fièrement, via la citation du journaliste américanophile Philippe Garnier : "Disons-le d'emblée, Thom Jones est un formidable put*in d'écrivain". Un écrivain formidable, oui, mais qui s'est essentiellement distingué dans la nouvelle, ce qui n'est jamais un curriculum vitae idéal lorsqu'on essaie de faire reconnaître un auteur en France.
Remercions une nouvelle fois la collection Terres d'Amérique chez Albin Michel, non seulement d'éditer souvent des (très) bons textes, mais aussi de ne pas avoir abandonné l'édition de recueils de nouvelles alors qu'ils se vendent très peu chez nous. Rappelons pour mémoire des recueils aussi excellents que
The Dead Fish Museum /
Le Musée des poissons morts de Charles d'Ambrosio,
Among the Missing /
Parmi les disparus de Dan Chaon (qui existe aussi en Livre de poche),
Brief Encounters with Che Guevara /
Brèves rencontres avec Che Guevara de Ben Fountain (également en 10/18). On peut également se reporter aux liens inclus dans mon commentaire sur
Vintage America, qui comporte des nouvelles de très bons auteurs maison (Scott Wolven, Benjamin Percy, etc).
Thom Jones n'en est pas à son coup d'essai. Qui était d'ailleurs déjà un coup de maître :
The Pugilist at Rest /
Le Pugiliste au repos (existe aussi en 10/18). Ce premier recueil date de 1993. Sonny Liston Was a Friend of Mine date, lui, de 1999. Entre-temps, il y aura eu Cold Snap / Coup de froid, que je n'ai pas lu. C'est dire que les nouvelles de Thom Jones - heureusement que le "h" est là pour le différencier du héros du roman de Fielding ou du chanteur de 'What's New, Pussycat?' - ont mis du temps à nous arriver. Mais là aussi, bravo à Terres d'Amérique de persévérer et de continuer à traduire les recueils de Jones, même s'ils ont déjà plus de dix ans d'âge et s'ils ne rencontrent pas beaucoup d'écho.
Comme dans The Pugilist at Rest, on retrouve les héros (sic) plus ou moins déglingués de Thom Jones. Notons tout de suite, pour ce qu'on en sait, qu'il semble se nourrir abondamment de sa vie et de ses obsessions : lui-même formé chez les Marines à la fin des années 60 - il n'a en revanche pas été envoyé au Vietnam - Jones avait un père boxeur qui est mort dans une institution. Si l'on ajoute que Jones a des crises d'épilepsie et est diabétique comme certains de ses personnages, on a déjà une bonne partie de la panoplie de ce qui leur arrive : quand ils ne sont pas boxeurs ou soldats, ils se retrouvent dans des hôpitaux ou à l'asile, éventuellement au tribunal ou en prison.
La nouvelle qui donne son titre au recueil a pour personnage principal un aspirant boxeur, et de façon assez peu étonnante, elle a en son centre une réflexion sur le succès impossible, ou à tout le moins déjà enfui à peine atteint. Une nouvelle ultérieure, "Mon voyage héroïque, mon voyage mythique", revient sur cette question de façon plus condensée, et en définitive plus satisfaisante. Suivent trois nouvelles se passant au Vietnam, liées entre elles et avec des personnages récurrents, et une quatrième ayant pour protagoniste un ancien combattant. Dans toutes ces nouvelles, plus que l'originalité du sujet - toute relative - c'est la vigueur et la singularité de la langue qui frappent. Elles éclatent finalement encore plus dans les nouvelles suivantes, parmi les plus longues et mes préférées : "Tarentule" et "Des souris". Dans "Tarentule", un proviseur adjoint fraîchement nommé dans un lycée, John Harold Hammermeister, voit sa grande mission éducative, et sa superbe, réduites à néant ou presque après qu'il s'est mis à dos tout le monde (appariteurs, parents d'élèves, etc) et qu'il arrive des bricoles à la tarentule qu'il garde dans son bureau autant qu'à lui-même. Dans "Des souris", un homme ayant installé des pièges pour se débarrasser des souris de son appartement en attrape une. Il finit non seulement par la soigner et la garder, mais aussi par aller lui acheter des compagnes à l'animalerie la plus proche... en les soumettant à des régimes différents! Ces deux nouvelles, qu'on ne peut lire sans avoir un sourire au coin des lèvres, et qui sont même par moments franchement hilarantes, montrent Jones à son meilleur : brillant dans l'humour comme dans l'ironie et le sarcasme, et totalement maître de la langue qu'il utilise, dans la phrase bien torchée ou la vanne bien balancée comme dans la façon plus subtile de susciter l'implicite. On ne peut donc pas ne pas penser à un des maîtres de la nouvelle américaine, Raymond Carver, même si son style fait sans doute plus dans la demi-teinte et si l'insolite naît chez lui de façon plus ouatée, avec des personnages moins marqués de prime abord.
Le reste du recueil est sans doute plus inégal, et aucune des nouvelles suivantes ne me semble atteindre la forme de perfection de ces dernières, même si elles proposent toutes des passages délectables. Il faut préciser que le sexe y est plus présent, que ce soit chez un adolescent dans les vapes ou chez un amoureux qui ne peut s'empêcher de coucher à droite à gauche. Comme pour tout le reste, Jones y va, le tout étant assez cru (mais le plus souvent également amusant, tellement les situations sont gentiment jetées ou les personnages passablement largués).
Au total, comme c'est inévitable, un recueil certes inégal mais dont les meilleures nouvelles sont plus que savoureuses, d'autant que la traduction de Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso arrive (presque) à restituer les inflexions d'une langue aussi précise qu'idiomatique. Si l'on a le choix, il va de soi qu'il vaut mieux se porter sur l'édition originale, mais on ne peut pas dire que la traduction française démérite. Et je conseille évidemment les autres recueils eux aussi indiqués plus haut, tout aussi réussis dans l'ensemble, à commencer par The Pugilist at Rest.
Quoi qu'il en soit, je conseille d'autant plus les recueils de nouvelles chez Terres d'Amérique que la sélection qu'ils opèrent parmi les nouvellistes américains est sans doute plus drastique que pour les romans - les éditeurs ne sont pas si nombreux à en proposer régulièrement quand il ne s'agit pas de grands noms - et je dois dire que j'ai rarement été déçu par les écrivains qu'ils ont révélés chez nous. Depuis, certains d'entre eux ont donné des romans de grande qualité (ex. Await Your Reply / Cette vie ou une autre pour Dan Chaon), d'autres continuent à exceller dans la forme brève. Toujours est-il que ces écrivains méritent sans doute plus de lecteurs et de reconnaissance qu'ils n'en ont. Pourvu que Terres d'Amérique continue le travail de fond... et que plus de lecteurs choisissent de donner leur chance à des recueils de nouvelles!
P.-S. Que ceux qui vont découvrir le nouvelliste Craig Davidson avec le film de Jacques Audiard, De rouille et d'os - le titre original du recueil, Rust and Bone, avait été traduit au préalable par "Un goût de rouille et d'os" - sachent qu'il partage quelques traits et affinités avec Thom Jones. Je conseille à ceux qui vont le lire et l'apprécier de se porter également sur Jones, écrivain souvent aussi percutant, pour les histoires comme pour le style.