A quoi sert l'Agrég? Dans cet essai personnel, drôle mais minutieusement documenté, Laurel Zuckerman parvient à plusieurs conclusions, dont la plus dérangeante - mais pas la moins convaincante - est: à produire des enseignants dont est on peut être certain d'au moins une chose: ils ne sauront jamais, ou en tout cas qu'anecdotiquement et en dépit de leur formation (car ce ne sont pas les collègues ou les inspecteurs croisés en cours de carrière qui vont y changer grand chose) enseigner l'anglais efficacement à des adolescents français. Une bonne nouvelle pour les promoteurs de cours à domicile ou de séjours linguistiques, mais une tragédie pour les ambitions méritocratiques de la République et un désastre pour la compétitivité de la France. Une petite victoire, conclut Mme Zuckerman, pour les défenseurs de la langue française.
Si vous vous intéressez à l'éducation, à l'utilisation des ressources du contribuable, ou acceptez simplement de lire une histoire vécue aux rebondissements ahurissants, je vous défie de vous plonger dans les aventures d'Alice au pays des grands concours français. Vous découvrirez progressivement sur la base de quels exercices intrinsinquement français sont recrutés les professeurs d'anglais d'élite, comment apprendre la grammaire anglaise 'façon jury d'agrégation' quand on est un natif anglo-saxon, comment écrire sur tout sujet sans polémique (quand on a des opinions sur la littérature) ou sens de l'humour (quand on en a un solide), où s'assoir dans un amphi pour avoir plus de chances d'être admis, que faire si on part avec le handicap d'être américain dans un univers qui ne reconnaît (officieusement) que l'anglais britannique. Plus sérieusement, l'auteur démontre à travers maintes données que l'Agrégation d'anglais (voire des autres langues vivantes) est profondément biaisé vers les candidats français. Parents, citoyens, ne vous étonnez pas de trouver si peu de professeurs natifs dans les lycées, même depuis l'ouverture des concours aux ressortissants des autres états européens.
Ce livre, que j'ai lu à toute vitesse, m'a mis très en colère: mon reste de foi en la pseudo-méritocratie du système français a dégringolé comme Alice au fond du trou. A coût énorme, on recrute des professeurs d'immense talent... mais pas pour l'enseignement. Et sans famille anglophone, cours particuliers ou séjours linguistiques hors de prix, impossible d'apprendre l'anglais. Sans réforme courageuse et spectaculaire, la France restera dernière de la classe en Europe pour le niveau d'anglais de ses lycéens.
(Mais que ceux qui rêvent encore de faire carrière comme inspecteur dans l'Education Nationale se rassurent quand même un peu: il ne leur sera pas nécessaire de connaître le pluriel de 'canard' en anglais.)