Bardée de prestigieux diplômes en islamologie, droit musulman et arabe classique (la langue du Coran), Anne-Marie Delcambre pourrait se contenter d'écrire des pavés indigestes à destination des spécialistes, abonder dans les sens du politiquement correct, pratiquer la langue de bois islamocorrecte de la classe politico-médiatique.
Au lieu de ça, elle nous offre un livre facile d'emploi, facile à lire. Un lexique à l'usage des curieux qui, devant les difficultés de l'islam à se mélanger avec la société civile, se posent légitimement la question: l'islam est-il vraiment une religion de tolérance, de paix, de spiritualité (soufi)? Ou s'agit-il en fait d'une idéologie inégalitaire, belliqueuse, conquérante (mufti)?
Si les deux points de vue sont abordés, il est clair qu'Anne-Marie Delcambre n'est pas dupe. En examinant trente-quatre sujets classés alphabétiquement, elle donne aux lecteurs les clés nécessaires à une véritable compréhension de l'islam.
Par exemple, le chapitre "Abrogation?" aborde un sujet fondamental, peu connu du public occidental. Le Coran est souvent contradictoire. Certains versets préconisent la tolérance envers les infidèles, d'autres appellent au meurtre sanglant de ces mêmes infidèles! Alors que les journalistes, politiciens et les apologistes musulmans citent des versets souvent très doux, voire humanistes, prenant dans le Coran ce qui les arrange, quand ça les arrange, Anne-Marie Delcambre nous explique que certains versets sont abrogés par d'autres (simple question de chronologie). Dieu est omnipotent, et aucun humain ne saurait lui reprocher d'avoir parfois changé d'avis! Dans le chapitre "Sourates du Coran?", l'auteur nous donne même la liste des cent-quatorze sourates avec "l'ordre de la révélation", alors que le Coran les classe par ordre de... taille.
Alors est-il permis de choisir entre les sourates mecquoises, spirituelles et bienveillantes, et les sourates médinoises, légalistes et souvent sanguinaires? Anne-Marie Delcambre n'impose aucun point de vue: elle nous explique ce qu'en dit le Coran lui-même, car le principe d'abrogation n'est pas une invention d'éxégètes: c'est le Coran lui-même qui l'établit! En tout cas, en lisant "Soufi ou Mufti?", vous pourrez décider en connaissance de cause.
Il ne s'agit là que d'une parcelle de l'information offerte dans ce livre. Sont abordés, entre autres sujets, l'apostasie, le jihad (guerre sainte ou effort sur soi?), le voile, l'islam "de France", l'islamophobie ("racisme" réel ou arme de la bien-pensance pour décourager l'analyse objective?), l'adultère, le dialogue avec l'islam, Israël, la langue arabe.
Chacun des sujets abordés est traité avec clarté, concision et acuité, et fait référence à des sources bien documentées. Les différents articles sont assez courts (de trois à dix pages environ) mais, en brillante spécialiste, enseignante et conférencière, l'auteur a su chosir l'information la plus essentielle, qui n'est pas toujours la plus évidente pour le grand public. Le style est facile d'accès: il s'agit d'excellente vulgarisation, au sens propre du terme et, bien entendu, sans jamais tomber dans la paresse intellectuelle, bien au contraire.
Spécialiste du droit musulman, l'auteur a évidemment beaucoup de facilité à faire comprendre le point de vue légaliste, "mufti". Le point de vue "soufi" est souvent représenté par les positions de l'islamologue américain Daniel Pipes. En plus d'être souvent cité, ce dernier a écrit la préface de l'ouvrage.
Le livre, passionnant, peut être lu d'une traite, comme une enquête, ou utilisé comme un dictionnaire. Quoi qu'il en soit, sa lecture vous donnera des clés indispensables pour vous forger votre propre opinion en connaissance de cause.
Conclusion? A moins que vous ne soyez déjà un spécialiste, ce livre est indispensable. Un point de départ idéal et probablement unique en son genre pour éclairer un débat trop souvent obscurci et découragé par la pensée unique. Chaudement recommandé.