La mode est aux longs périples pédestres. La Mongolie est à la mode.
Si vous voulez comprendre en nuances ce qu'est la Mongolie postsocialiste, lisez ces deux ouvrages de deux jeunes auteurs. Vous apprendrez bien davantage qu'avec les beaux albums photographiques : on y voit des images, mais on ne vit pas des situations humaines.
D'abord, j'apprécie la modestie comme la philosophie de mise en partage des auteurs, qui sont dans la bonne distance : sans complaisance, ni fascination excessive vers l'Autre culturel, le nomade. En marche vers le Hovsgöl, Marc fait réfléchir sur l'attraction du peuple Tsaatan sur le tourisme mondial. Il pose les vraies questions : « Et le Tsaatan épicier, personne ne fait attention à lui ? » (p. 344). Non, il n'ira pas « voir » cette minorité qui disparaît. C'est que Marc comme Linda ont tiré de leurs lectures anthropologiques, ils en retirent une philosophie du regard, attentive à l'Autre. Ces positions remarquables doivent être pointées.
Chacun a aussi le mérite de faire sa part à la métropole en mouvement, Oulaanbataar. On ne peut comprendre la Mongolie sans analyser ce qui s 'y joue (urbanisation effrénée, privatisation, déréglementation, paupérisation, exode rural lié au catastrophes « climatiques » des zuds, rôle des ONG, démocratisation chaotique, corruption). J'aime particulièrement l'errance de Marc qui passe ses glaciales journées d'hiver à se perdre dans des traversées des quartiers pauvres. Il y a quelque chose de rare dans cette démarche singulière qui dit beaucoup sur l'homme qu'est Marc et le rend attachant. « Vivre en témoin de sa propre vie ».
Marc est un passionné qui a beaucoup lu avant et après ses folles itinérances pédestres avec son ami Laurent (de nombreuses références d'ouvrages en notes de bas de pages l'attestent) : jamais, il n'est dans l'exploit sportif. Il sait écrire et de belle manière. Le vocabulaire est choisi. Il sait observer la vie quotidienne des Mongols et la poésie de son expérience est un bonheur.
Comme Sylvain Tesson (L'axe du loup : De la Sibérie à l'Inde, sur les pas des évadés du Goulag, Robert Laffont, 2004), Marc Alaux a marché plus de 6000 km. Si L'Axe du loup se lit d'une traite (214 p.), Avec les fils de la steppe se mérite (363 p) : l'écriture est incomparablement plus dense, plus culturelle : on y apprend davantage.
Marc sait habilement faire passer des thématiques instructives comme, en vrac, la tradition urbaine d'un pays qu'on croirait sans héritage urbain (p. 50-51), la marginalisation des éleveurs suite à l'effondrement de l'URSS (p. 265), le rôle prédominant du cheval (p. 158), le vol de chevaux qu'ils ont eux-mêmes subi (p. 332), les graves crises climatiques de zud (p. 70, 72, 74, 161, 320), les ruines d'un monastère perdu (p. 85), les chiens (p. 41), le costume du deel (p. 179). Jamais, vous ne trouverez ailleurs une description si fouillée d'une ville de l'Ouest mongol, Khovd (ou Khowd) qu'ici (p. 280) ou d'une ville inconnue d'un gobi méridional.
Marc et son ami Laurent ont parcouru tous les milieux de l'immense Mongolie : on apprend beaucoup sur les gobis, nomment ceux de l'Est (Dornod), les steppes herbeuses (khangai), les montagnes de l'Ouest (Altaï kazakh) comme des confins sibériens (montagnes du Darkhat et Hovsgöl, marécages, lacs, toundras, frontière russo-mongole). Les deux cahiers photographiques en couleurs sont contextualisés avec une légende très explicative. Les nomades sont nommément cités en action.
Ces deux ouvrages font aimer la Mongolie qui le mérite bien.
On ne peut que féliciter les éditions Transboréal d'avoir accueilli ce nouvel auteur. Merci à lui.