Quand après la lecture aride d'ouvrages financiers, d'économie, de politique, il me devient nécessaire de me sensibiliser à nouveau à la psychologie humaine, j'aime lire Stefan Zweig.
Stefan Zweig est grand dans les portraits qu'il peint des personnalités qu'il a connues ou non. Ses biographies sont légendaires. Elles peuvent parfois déplaire par le ton jugé emphatique par certains. Ce n'est pas mon avis. Zweig concentre l'âme humaine, une vie, en ces quelques faisceaux d'une aveuglante lumière. Quel avocat ! Si plus tard, il m'en faut un pour répondre de mes péchés, je serais honoré de l'avoir pour ami.
Emile Verhaeren, le poète belge du début du XX° siècle, fit l'effet d'un coup de tonnerre dans la vie de Zweig, son traducteur en allemand de ses poèmes. Appréciez la beauté du souvenir ainsi exprimé :
"Qu'ils se sont rapidement écoulés, ces jours, mais avec quelle force le flot de leurs souvenirs continue à venir battre contre mon coeur ! Souvent même leurs images illuminent mes rêves et elles sont cet éclat étrange et merveilleux des choses qu'on regarde à travers les larmes."
Apprenant sa mort, pendant la première guerre mondiale, il dresse le constat amer :
"Car seule la connaissance d'une grande perte montre à quel point ce qui est périssable peut nous posséder. Et les morts inoubliables restent pour nous vivants."
Zweig m'a fait découvrir le graveur sur bois Frans Maserel au génie éblouissant. J'ai également vibré sur la description du chef d'orchestre Arturo Toscanini.
"Mais toute volonté qui s'efforce constamment d'atteindre l'inaccessible, de rendre possible l'impossible, acquiert une force irrésistible : seul l'excès est productif, la modération jamais."
L'adieu à Rilke s'inscrit dans la lignée de son hommage rendu dans
Le Monde d'hier. Maxime Gorki est présenté comme incarnant l'âme russe, populaire ; le portrait est conventionnel.
Je passe sur les notes sur "Ulysse" de Joyce, ainsi que sur le portrait de Rimbaud, les notes sur Goethe, le portrait de Ernest Renan, celui de Sainte Beuve, celui également de Dante.
En revanche, le portrait de la poétesse française Marceline Desbordes-Valmore est une ode à la femme, un éloge comme j'en ai rarement lu ! Quelle sublime beauté ! L'emploi du superlatif est de rigueur.
"Souvent, les vers de Marceline ne sont que des cris, quelquefois des plaintes, parfois des prières, mais toujours, ils sont la voix d'une âme."
"Elle nous découvre les sentiments les plus profonds qui ont agité son âme et, par elle seule, qui fut sincère, nous connaissons toutes les autres femmes ; au mérite poétique de ses oeuvres, vient s'ajouter une valeur documentaire inestimable. Car il est sans exemple, dans la littérature universelle, ce délicieux miracle d'une sincérité sans réserve, grâce à laquelle, à l'aide de petites chansons, ligne par ligne, on peut retracer ici une destinée féminine, édifier toutes une biographie sur des poésies, sans qu'il s'y trouve un mensonge, une enjolivement ou une hypocrisie."
Citation d'un extrait d'un poème de Marceline Desbordes-Valmore :
"J'irai, j'irai porter ma couronne effeuillée
Au jardin de mon père où revit toute fleur;
J'y répandrai longtemps mon âme agenouillée;
Mon père a des secrets pour vaincre la douleur.
J'irai, j'irai lui dire, au moins avec mes larmes ;
"Regardez, jai souffert..." Il me regardera;
Et sous mes jours changés, sous mes pâleurs sans charmes,
Parce qu'il est mon père, il me reconnaîtra."
L'ouvrage "Souvenirs et Rencontres" fut le dernier écrit par Stefan Zweig. Il fut publié à titre posthume.