Oublions le cinéma de genre, qu'on le qualifie d'épouvante, d'horreur, de fantastique, etc. (le vrai titre de ce film, au demeurant, n'est pas bêtement Spectre, fait pour impressionner le chaland facile, mais, tout simplement, Retour à Moira). Ici, pur prétexte, et le côté fantôme (plus exactement, revenante, telle un filigrane sur l'écran de notre mémoire) est fort bref, autant qu'inscrit dans un propos beaucoup plus profond, voire allégorique (y compris, pour l'anecdote historique, d'une certaine Espagne bigote et fanatique des années de plomb...). Il s'agit surtout de concrétiser visuellement l'agitation intérieure du héros (qui, la mort approchant, se retourne vers son passé - un côté L'échelle de Jacob intime, pour ceux qui connaissent également ce film). Un homme vient de perdre sa femme, suicidée sans doute de n'avoir pu effacer la précédente lointaine et permanente, celle qui compte et que nulle ne remplacera jamais vraiment au plus enfoui, au plus indicible secret de chacun : la toute première, celle dont le prénom fera toujours trembler un peu, et qui taraude parfois comme une psalmodie. L'homme, déjà âgé, revient sur les traces incertaines de son adolescence - une mise en quarantaine en somme, celle des années perdues. Avec tout le poids de la culpabilité, augmentée fort naturellement de la plus poignante nostalgie (tempérée d'un certain réalisme, la désillusion de revoir certains présumés bons vieux copains, des lieux qui ne sont plus le lieu, comme étrécis). Film émouvant, profondément désespéré, humain, trop humain. Véritable chef d'oeuvre finalement, et comment ne le sait-on pas? A voir d'urgence, à faire connaître à ses amis. Et l'acteur principal (un petit air de Paco Ibanez, non?) est formidable, extraordinaire. Film me remémorant quelques vers : "Ecartés je m'efface / Et l'absente qui double mes pas / Creusant l'ombre à côté de ma vie..." (un côté moins Pétrarque que Pavese : La mort viendra et elle aura tes yeux...).