De Tennesse Williams à Elizabeth Taylor en passant par James Dean ou Marilyn Monroe, Donald Spoto n'a cessé d'explorer le secret des vies célèbres, mais s'il est une personnalité qui le fascine plus encore que toutes les autres, c'est bien Alfred Hitchcock, auquel il a consacré pas moins de trois gros livres. Dans cet ouvrage, il aborde l'oeuvre du Maître du Suspense sous l'angle bien particulier de ses "leading ladies", c'est-à-dire principalement Joan Fontaine, Ingrid Bergman, Anne Baxter, Grace Kelly, Janet Leigh et Tippi Heddren. Hitchcock, on le sait, n'aimait guère les acteurs et les comparait à du bétail. "Actors! I hate the sight of them!" laissa-t-il échapper un jour dans un moment d'agacement. Selon Spoto, Hitchcock était en fait jaloux de leur gloire et de leur fortune. Il les utilisait par la force des choses mais ne les complimentait jamais sur leurs performances, fussent-elles exceptionnelles. Comme le remarque Joseph Stefano, le scénariste de "Psycho", "As far as Hitchcock was concerned, if he decided to use you, that was compliment enough." Mais, dans le cas des actrices, l'attitude d'Hitchcock allait souvent au-delà du ressentiment. "Stories have circulated about Hitchcock's sadistic behaviour and his occasional public humiliation of actresses", remarque Spoto. "The fact is that these accounts turn out to be alarmingly true in a remarkable number of cases." Hitchcock éprouvait en fait à l'égard des femmes (et singulièrement des blondes) un mélange d'adulation et de mépris et n'hésitait pas à faire preuve envers ses comédiennes d'une certaine cruauté, qu'elle soit physique ou mentale. "The fact is", continue Spoto, "that some of his conduct can only be called sexual harassment, and I do not believe that there is ever any justification for that." Autrement dit, en dépit de son admiration sans bornes pour le génie du cinéaste, l'auteur entend restituer ici l'homme Hitchcock dans toute sa complexité et avec toutes ses zones d'ombre, si noires et dérangeantes soient-elles. Cela nous vaut un livre passionnant qui suit la carrière du grand Alfred depuis ses balbutiements londoniens jusqu'à la gloire hollywoodienne en nous gratifiant au passage d'une multitude d'anecdotes parfois drôles, parfois tragiques et parfois surréalistes. Ainsi Diane Baker, qui apparaît dans "Marnie", raconte qu'Hitchcock lui faisait souvent des remarques bizarres, au point qu'elle finit par éviter de le croiser hors-plateau! "He wanted to talk to me about sex", se souvient-elle. "And then he loved to talk about toilet matters, too. (...) One day, he came into my dressing-room. He closed the door behind him - he didn't say anything- walked across to me, put his arms around me and planted a kiss, hard, right on my mouth. (...) I was shocked. (...) I went to the door and opened it and, still without a word, he left." Comme le souligne Spoto, de nos jours, un tel comportement entraînerait aussitôt des poursuites pour harcèlement sexuel! Cela dit, c'est évidemment avec Tippi Heddren qu'Hitchcock eut ses relations les plus extrêmes. En parler en deux lignes serait absurdement réducteur mais les quelque cinquante pages que Spoto y consacre offrent du Maître une image vraiment peu flatteuse. D'ailleurs, après "Marnie" qui signa leur "rupture" artistique, la carrière d'Hitchcock déclina de manière spectaculaire. Inutile de dire que si vous êtes un Hitchcockophile, voire un Hitchcockolâtre, vous risquez de passer un sale quart d'heure en lisant cet ouvrage qui égratigne sacrément le mythe du bon Alfred. En revanche, si vous pensez qu'un artiste est un homme comme les autres, avec ses défauts, ses imperfections et ses faiblesses, et que pour bien comprendre Hitchcock, il vaut mieux tout savoir de lui, y compris ce qui n'est pas très reluisant, alors, comme moi, vous trouverez sans doute ces pages fascinantes.