On a encore tous en tête ce tube symbole même de la musique « kitch » des eighties, « It's a Shame », qui envahissait les ondes en 1984, et même plus tard. Un très large succès commercial sur ce seul titre, si bien que le grand public ne se rappelle du groupe qu'à travers cette chanson. Quelques autres morceaux seront relativement bien accueillis par le public mais, paradoxalement, c'est lorsque commença la courbe du succès que Mark Hollis, membre fondateur et leader du groupe sombra dans la dépression. Les raisons paraîtront incompréhensibles à la plupart, et tout à fait logiques pour d'autres. Le problème était tout simplement l'autocritique que Hollis faisait de ses compos, qu'il jugeait médiocres. Oui mais voilà, pour vendre, la qualité musicale en elle-même n'est pas forcément requise. Peu importe, Talk Talk fait table rase du passé et décide de jouer la musique qu'ils veulent jouer, sans se préoccuper de l'avis de la masse. C'est donc après un « Colour of Spring », déjà nettement plus satisfaisant, sorti en 1986, que le groupe nous présente « Spirit of Eden ». Et ce qui du arriver arriva, le succès ne sera pas du tout au rendez-vous. Pire, leur maison de disque les lâchera, considérant leur initiative comme un suicide commercial. Et c'est exactement ça. Mais, au-delà de ce revers de popularité, Talk Talk, Mark Hollis en tête, viendront démontrer leur talent de compositeurs.
Ladies and Gentlemen's, voici Spirit of Eden....
Les premières secondes annoncent immédiatement ce virage musical à 360°. Fini les boîtes à rythmes et les petits refrains gentillets qui nous bourrent le crâne. Place au calme réfléchi et planant. Et cette 1ère plage, longue de 22 minutes 37, comporte en fait 3 titres :The Rainbow, Eden, et Desire. 3 titres au cours desquels on est littéralement apaisé. Les silences alternent avec des courtes parties rythmiques et doucement vocales, garnies avec quelques touches instrumentales ici et là. Toujours est-il que le résultat nous ramène très franchement à nos inconscientes pensées nocturne, à nos rêves plus précisément. Guitares, tambourins, piano, orgue, harmonica, flottent séparément dans une mer de jouvence. On rencontre de temps à autres quelques plans un poil plus « énervés », rythmiquement parlant, mais toujours aussi déstructurés, et semblant sortir tout droit d'une autre planète. Et tout se termine comme ça avait commencé, comme si aucune ligne directrice avait été donné aux morceaux et que les musiciens étaient simplement parti dans un long trip, un peu à la manière des Floyd (je vais un peu loin cette fois-ci quand même mais bref...). « Inheritance » nous ressort cet orgue et affirme ces ambiances un peu surréalistes, dans lesquelles divers instruments apparaissent très furtivement et d'une manière désordonnée, mais qui donne un charme et une substance étonnante à la musique. Une musique progressive en fin de compte, pas du tout convenue. Les talents de vocalistes de Hollis s'affirment par ailleurs encore un peu plus. Ce timbre assez particulier, que ne renie certainement pas Steve Hogarth de Marillion, méritait de toute évidence mieux que le traitement qui lui était infligé à l'époque de « It's my Life ». Après un peu plus de 5 minutes, « I Believe in You » marque la 3ème plage de l'album. Cette fois, c'est un poil plus conventionnel, une rythmique à peu près régulière, qui soutient une alternance piano/orgue, le tout emballé par cette magnifique voix, et toujours sous cet aspect paradisiaque, certainement propre au titre de l'opus. Une douce voix plaintive introduit le 4ème et dernier titre de ce « Spirit of Eden ». Encore un orgue, qui est très bien là où il est. Il se tait aux moments opportuns, tout en accompagnant à merveille les parties vocales. C'est très franchement superbe. Rien de technique, rien de surfait. Juste une voix, un accompagnement, et l'apparition soudaine et inattendue de notes de piano qui ne fait que rajouter à cette atmosphère étrange et difficilement définissable. Rien de gai dans tout ça en tous les cas. On pourrait se croire en train de veiller mes morts. Enfin tout dépend de la manière dont on ressent les choses.
Une chose est sûre, une fois l'album terminé, on retombe durement sur terre, les oreilles et le reste encore tous fébriles, encore engourdi par cette douce et apaisante musique, qui plonge complètement dans une léthargie dont il faut quelques minutes pour se remettre. Un voyage comme j'aime à le définir. Une question peut vite venir à l'esprit également : Est-ce bien Talk Talk qui a fait ça ? Evidemment, la surprise est de taille pour qui ignorait (et ils sont nombreux) l'évolution plus que palpable du groupe. Quoiqu'il en soit, voilà des gars qui ne pourront être taxés de vendus. Entre l'enrichissement et la musique, ils ont fait leur choix, et c'est tout à leur honneur. Bien sûr les rentes consécutives aux dizaines de bestof leur assurent largement de quoi bien vivre, et le début des années 90 a réveillé les vieux démons de la musique facile. Oui mais voilà, il y a eu Spirit of Eden, et personne ne pourra leur enlever.. Mark Hollis y'est évidemment pour beaucoup. Il décidera d'ailleurs de se lancer en solo, avec un succès pas vraiment plus grand que pour Spirit of Eden, mais dans cette même veine. Donc, si vous ne voyez en Talk Talk qu'un vulgaire groupe commercial des années 80, plongez vous un peu dans cet opus. Il ne vous laissera à n'en pas douter, pas indifférent. Moi, j'adhère à 100%.