Entre 1970 et 1980, Jean-Claude Fournier a écrit et dessiné neuf tomes des aventures de Spirou & Fantasio (les tomes 20 à 23 et 25 à 29, le 24 étant signé Franquin et Roba). Le meilleur de ces albums étant indéniablement le tome N°27, L'Ankou, qui rend un vibrant hommage à la culture et au folklore breton (Fournier étant breton), tout en étant une chargé anti-nucléaire. L'Ankou, paru en 1977, est à ce jour le seul album de la série à avoir été publié en version bretonne, il s'appelait par ailleurs An Ankou. Et il me semble que cette traduction bretonne soit sortie simultanément avec la version classique. Dans ce tome, on retrouve le personnage d'Itoh Kata, scientifique/magicien japonais apparu pour la première fois dans Du Glucose Pour Noémie (tome 21), ou plutôt, dans la petite histoire située à la fin du tome 20 (l'histoire, qui a sa suite dans les tomes 21 et 22, s'appelle Le Champignon Nippon - le tome 20, lui, se nomme Le Faiseur D'Or).
On y retrouve aussi Ororéa, jeune femme dont Fantasio est amoureux, et apparue dans les tomes 23 (Tora-Torapa) et 25 (Le Gri-Gri Du Niokolo-Koba). Ces personnages sont représentatifs de la période Fournier de la série (personnellement, j'ai un faible pour cette période), et aucun autre dessinateur/scénariste de la série ne les reprendra, excepté Itoh Kata dans Spirou Et Fantasio A Tokyo (tome 49, conçu par Morvan & Munuera). Fournier avouera avoiur conçu Ororéa pour donner une présence féminine. Il existait déjà un personnage féminin (Seccotine), mais Fournier n'arrivait jamais à la dessiner, ainsi naquit donc Ororéa. Fin de l'anecdote. Et avant de parler de l'histoire, disons quelques mots au sujet du titre de l'album. Si vous êtes passionné de surnaturel ou si vous êtes d'origine bretonne, vous n'avez pas besoin qu'on vous le précise, mais pour les autres, sachez que l'Ankou, dans le folklore breton, c'est la Mort. Le spectre de la mort. Il rôde, de nuit, avec sa charrette en ruines et grinçante, sur les chemins de Bretagne, et quiconque le rencontre est sûr d'y passer, tôt ou tard, dans l'année. Bref, c'est une sorte de croquemitaine, de démon populaire au même titre que la banshee écossaise (dans un sens). Il est traditionnellement représenté comme Fournier (rappelons qu'il est breton) l'a fait : chapeau, tenue traditionnelle, aspect de vieillard rachitique et cadavérique, charrette en ruine tirée par un âne ou mulet.
Parlons de l'histoire, maintenant. L'action se passe dans un village breton paisible et traditionnel du nom de Berniliz (ce qui n'est pas sans lien avec le village breton, réel celui-là, de Brennilis, dans lequel se trouve une centrale nucléaire, comme Berniliz dans la BD). Ororéa invite Spirou et Fantasio à rejoindre un congrès de magiciens (un télépathe, un hypnotiseur, un télékinésiste, et leur ami Itoh Kata, illusionniste). un soir, ils rencontrent l'Ankou, spectre de la mort qui, apparemment, échoue à leur foutre une peur de tous les diables (sans doute parce que Spirou et Fantasio ne croient pas à ça, où qu'ils ignorent ce qu'est l'Ankou). L'Ankou leur dit qu'il s'insurge contre la présence, sur ses terres ancestrales, d'une centrale nucléaire qui, selon lui, fait son boulot (belle charge contre le nucléaire qui tue, et ce, 8 ou 9 ans avant Tchernobyl). Par la suite, au cours de la représentation des magiciens, Fantasio, qui sert de cobaye, disparaît. Il a été enlevé par des bandits qui exigent, en échange de sa libération, qu'on leur remette un produit révolutionnaire fabriqué à la centrale nucléaire...
A la fois charge contre la menace nucléaire (Fournier, en pur breton, s'insurge ici contre la présence, dans ses terres, d'un tel engin de mort) et chant d'amour envers sa région (une des plus belles de France, voire même la plus belle, avec la Corse et l'Aquitaine), L'Ankou est un des meilleurs albums de l'ensemble de la série Spirou & Fantasio, et le meilleur de ceux dessinés/écrits par Fournier. Si les dessins semblent parfois un peu grossiers (par rapport à Franquin, Fournier est légèrement moins bon, mais son style se tient quand même ; je pinaille, donc), l'ensemble est vraiment exceptionnel. Humour (les scènes avec l'Ankou, plus rigolo qu'angoissant), suspense, bons personnages, histoire 'civique' et réussie, décors magnifiques... C'est un des sommets de la série entière, je le répête, mais qu'importe !