Après la monumentale déconfiture qu'a été la phase Morvan-Munuera et la très inégale série des "Spirou vu par...", il semblerait bien que les aventures du fameux groom rouge, de son familier et du blond repartent sur de vraies bonnes bases. Derrière tout ça, il y a Yoann, le dessinateur, qui a complètement revu son trait depuis "Les géants pétrifiés" (le premier des "Spirou vu par") et Vehlmann, le scénariste, aussi sur "Les géants pétrifiés" et qui signe ici son premier vrai gros scénario.
Et c'est du tout bon : fini le style nerveux qui lorgne du côté du manga, finis les personnages lisses aussi bien dans les traits de crayon que dans les traits de caractère, finis les scénarios abracadabrants qui allaient du passable ("Paris-sous-Seine") au grotesque ("Aux sources du Z", qui a quand même failli me convaincre que je ne toucherai plus jamais la série). Loin de tout ça, "Alerte aux Zorkons" redonne enfin à Spirou l'humour qu'il avait perdu depuis longtemps, mélange réussi entre la folie douce de Franquin et les blagues débiles qui fourmillaient en arrière-plan chez Tome et Janry (en tout cas, moi j'aimais). L'ambiance n'est pas grave à l'extrême comme cela pouvait l'être dans les précédents albums ("Paris-sous-Seine" en particulier, qui n'en démordait pas à chaque page de nous faire comprendre qu'une catastrophe écologique était un évènement épouvantable) : ici c'est bon enfant, on rigole, on n'a pas peur du stupide si celui-ci peut s'avérer marrant ; mieux, les auteurs n'oublient pas qu'ils sont en train de faire une BD tout public, qui doit s'adresser aux jeunes comme aux vieux, mais aussi aux novices comme aux vétérans de la série. Pour être honnête, je n'avais pas passé un aussi bon moment depuis Spirou à Moscou.
Le dessin est très agréable, là aussi Yoann rappelant Franquin et Janry tout en sachant parfaitement trouver son style. Spirou, Fantasio et Spip sont de nouveaux agréables à regarder (pas longs, maigres et lisses comme ils l'étaient devenus sous les précédents auteurs), Champignac semble avoir pris un léger coup de jeune et Zorglub est saisissant d'élégance. Les décors, complètement fous, n'en restent pas moins remarquables, vivants et fournis, enfin les monstres (pour lesquels Yoann semble par contre revenir un peu plus à son style sur "Les géants pétrifiés") sont drôles.
Alors certes, le scénario peut paraître un peu faible (il tient limite sur un post-it, quand même : "Qu'a fichu Zorglub ?"), et c'est vrai qu'il y a plus d'action que de réflexion dans celui-ci, et que Vehlmann recourt à pas mal de facilités ; mais franchement, après "Aux sources du Z", n'importe quoi pouvait faire l'affaire (d'ailleurs, pour s'en sortir avec la conclusion révoltante qu'apportait ce dernier, les auteurs s'en tirent plutôt bien). Donc l'histoire d' "Alerte aux Zorkons" est peut-être limite, mais à la lecture ça n'a aucune importance : le rythme est plutôt bon (quoiqu'un peu brutal sur la fin, mais c'est la conséquence directe d'un scénario un peu trop fin), on passe un agréable moment, chaque planche est truffée de références à d'anciennes aventures, des références qui enrichissent subtilement l'histoire plutôt que de l'alourdir ; on pense à l'ambiance folle de "La vallée des bannis", à l'angoisse d' "Il y a un sorcier à Champignac", et mieux que tout, tout le long on pense que finalement Spirou n'est pas mort, et qu'il a un avenir très, très prometteur.