Plus encore que Flaubert, plus encore que Kafka, Mallarmé me fascine. Aucun écrivain, je crois, n'a vécu son rapport à la littérature et au langage de manière plus intense, plus passionnelle, plus extrême que lui. Aucun poète n'a interrogé de manière plus radicale la notion même de poésie. Son oeuvre passe pour obscure, hermétique, élitiste. Moi, je la trouve rare, subtile, d'un raffinement inouï. C'est une oeuvre qui parie sur l'intelligence de son lecteur, qui feint de se dérober à lui pour mieux stimuler son désir d'en appréhender les mystères.
Je me rappelle encore avec précision le choc qui fut le mien le jour où je lus pour la première fois l'un de ses poèmes. Le hasard voulut que ce fût l'un des plus beaux, "Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui..." Tout d'abord, autant l'avouer, je n'y compris rien, ou pas grand-chose. Certes, il émanait de ces vers un charme singulier, j'y percevais une délicate harmonie, mais leur sens m'échappait. Alors, têtue, je les relus, puis les relus, puis les relus encore, lentement, posément, inlassablement, et au fur et à mesure que je me berçais de leur musique, que je m'enivrais de leur mélodie intime, le miracle se produisit. Comme une brume se dissipe pour révéler un ciel bleu où brille un soleil éclatant, ce sonnet qui m'avait d'abord paru abscons, voire incompréhensible, s'éclaira brusquement avec la force d'une évidence.
Mallarmé est un mystère, c'est vrai, mais c'est un mystère qui veut qu'on le résolve. S'en tenir à la beauté euphonique de ses textes, si grande soit-elle, serait une erreur. Il faut entrer en eux, se perdre en eux, en retourner chaque vers jusqu'à ce qu'il rende son sens, comme une orange qu'on presse rend son jus. Si la langue mallarméenne est aussi bifurcante, alambiquée, sinueuse jusqu'au vertige, ce n'est pas simplement par jeu intellectuel ou par goût de la prouesse, et encore moins par une espèce de snobisme dévoyé, non, c'est par nécessité, par souci de la nuance, pour exprimer des pensées ou des émotions si ténues, si arachnéennes, qu'un langage ordinaire ne saurait les rendre.
Mallarmé ne se donne pas, il se mérite, mais la récompense qu'il offre est à la mesure de l'effort qu'il réclame.