Soyons honnête. Quand on commence à regarder « Barry Lyndon », on a toujours une appréhension : va-t-on supporter les trois heures de ce film au rythme si lent, peuplé de personnages si fades ? Film soporifique ? Non, au contraire. Car Stanley Kubrick est au commande, et il nous fait rentrer dans son univers, lentement, surement, et une fois la touche "récit" activée, il ne nous lâche plus jusqu'à la fin. Car Kubrick est virtuose pour raconter des histoires. Son procédé ici est étonnant : une voix off nous révèle ce qui va se passer pour le héros, juste avant qu'on le vive en image ! Le suspens n'en est pas atténué pour autant, mais l'intérêt pour les péripéties est décuplé !
Passé le premier quart d'heure, où Kubrick pose situations et personnages, nous voilà partis pour une grande fresque romanesque, au multiples rebondissements : enrôlement dans l'armée, passage dans les services secrets, découverte de l'amour, du pouvoir et déchéance du héros. C'est avec délectation, et avec un certain voyeurisme, que l'on suit les aventures de Redmond Barry, être fade, sans charisme, dans sa quête de réussite et de puissance. Une fois sa mue effectuée, c'est avec jubilation qu'on attend sa chute, et qu'on assiste à tous ces malheurs qui s'abattent sur lui. « Barry Lyndon », dans sa seconde partie, vous prend alors aux tripes et ne vous lâche plus.
Autre qualité, c'est l'esthétique. Il fallait, pour dépeindre ces hommes pervers, lâches et corrompus, un écrin majestueux. Le contraste entre la forme et le fond n'en est que plus saisissant. Kubrick rend hommage au siècle des lumières, au siècle des philosophes, au siècle de la révolution française, et nous rappelle qu'il a été aussi celui de la guerre généralisée en Europe. Chaque image de ce film est d'une beauté confondante, chaque plan est un tableau de maître, et cette maniaquerie n'est pas gratuite. L'esthétique sert parfaitement le propos du film. On vérifie aussi que Kubrick, comme Visconti, est un des rares metteurs en scène à maîtriser l'utilisation du zoom.
L'illustration musicale est encore un des atouts de Kubrick. Réorchestration au tempo ralenti de la sarabande de Hyndel, airs folkloriques irlandais, admirable scène de séduction entre Barry et Miss Lyndon après la partie de cartes, sur un concerto de Chopin : une des scènes les plus belles du film. Disons un mot des comédiens. Les deux rôles principaux (Ryan O'Neil et Miss Berensson) sont tous les deux mauvais. Quand Kubrick voulait des acteurs talentueux, il choisissait Nicholson, Shelley Duval, James Masson ou Peter Sellers. Les comédiens ont été choisis pour ce qu'ils représentaient, car leur image d'alors correspondait aux rôles (comme le couple Cruise-Kidman dans « Eyes wide shut »). Quand Ryan O'Neil nous émeut lorsqu'il pleur, ce n'est pas du talent. C'est parce qu'il refait pour la cinquantième fois la même scène, et qu'il craque nerveusement devant la caméra, sous la pression de son metteur en scène (Kubrick était aussi un vicieux ! voir le making of de "Shinning").
Pour finir, je voudrais faire une mise au point : non, ce film n'a pas été tourné à la seule lueur des bougies. Laz légende est belle, mais elle est fausse ! La scène du jeu de carte, oui. Mais pour le reste, ce qu'on appelle « lumière naturelle » signifie recréer artificiellement la lumière du soleil. Autrement dit, n'avoir qu'une seule source de lumière, venant d'une seule direction, placée à l'extérieure d'une fenêtre (par exemple) pour éclairer un intérieur. (voir le livre de Michel Ciment, avec interview du chef op' Alcott)
Barry Lyndon s'inscrit parfaitement dans la filmographie de Kubrick, et les liens avec « Orange Mécanique » sont saisissants. Le beau fils de Barry nous renvoie à Alex, même gueule, même façon de le filmer. Le peintre Ludovico porte le nom du « traitement Ludovico dans « Orange ». Les fantasmes sexuels d'Alex renvoient aux orgies de Barry.
« Barry Lyndon » est un chef d'oeuvre passionnant, qui réclame toute l'attention du spectateur. Ce n'est pas un film facile, mais ce n'est pas non plus un film pour esthète, intello ou obscur pour rat de cinémathèque. C'est un film de Stanley Kubrick : donc un film autant populaire qu'exigeant.