William Harford, médecin, a une vie réussie et parfaite. Bien propre sur lui, il s'autorise de temps en temps un joint, histoire de s'encanailler sans danger. Tout s'écroule le jour où sa femme, pour se moquer de lui, lui raconte qu'elle aurait été prête il y a quelques mois de cela à le laisser tomber, lui et leur enfant, pour coucher avec un parfait inconnu croisé dans un hôtel.
Troublé, hanté par des images de sa femme couchant avec un autre, il entame un périple au coeur de la nuit pour aller, un peu au hasard, au devant de ses désirs.
"Le dernier Kubrick est manqué" disait-on dans la presse, et autour de moi on n'avait été déçus, on s'attendait "à mieux".
C'est donc sans grand entrain que j'ai regardé Eyes Wide Shut une première fois alors qu'il passait à la télévision, et j'ai été fasciné de bout en bout par ce voyage au bout du désir, cette fluidité hypnotisante des mouvements de caméra kubrickiens, cette facilité à saisir, avec un dépouillement total, les ressorts du comportement humain.
À la manière de 2001, Eyes Wide Shut ne répond pas aux questions qu'il pose, Kubrick sait que l'intérêt de ce film réside en partie sur le mystère, sur des personnages étrangers à eux-mêmes, mûs par des ressorts qu'ils peinent à comprendre. Comme une femme a plus d'attrait habillée que nue, Eyes Wide Shut n'est composé que de demie-révélations toujours un peu frustrantes, agaçantes, allumeuses en sorte.
(Ce qui suit révèle des passages du film)
Le sommet est atteint durant la scène du manoir. Par un heureux (?) hasard, William se retrouve dans un manoir où est organisée une gigantesque partie fine. Les hommes sont en costume noir, masqués comme à Venise, les femmes, toutes grandes et superbes, ne portent qu'un masque. La cérémonie dans la grande salle, aux accents sectaires et à la musique inquiétante, est envoûtante et pleine de mystères codifiés. Puis William est emmené par une gazelle dans les couloirs où des couples forniquent dans toutes les positions. Sans jamais tombé dans le voyeurisme, ni même l'érotisme, Kubrick filme cette scène comme une sorte de rêve éveillé et angoissant jusqu'au moment où William est démasqué.
C'est alors que le danger apparaît dans la vie du respectable médecin.
(Fin des révélations)
Kubrick, comme pour 2001, termine son film en nous laissant sur nos interrogations, car il sait qu'au bout du désir, il y a la déception.