Le guitariste et compositeur Robert Fripp est l'archétype du musicien intègre, qui depuis des décennies, creuse son sillon, développe sa pensée, conserve intacte l'énergie sauvage de sa musique, indifférent aux modes et aux pressions du marché. A l'époque de ce disque (sorti en 1974) le chanteur de son groupe King Crimson est John Wetton, ici bien loin de ce que sera la musique commerciale d'Asia, voix splendide, en plus d'être un bassiste talentueux (The Night Watch). Le batteur est l'impressionnant Bill Bruford, engagé avec la guitare de Fripp dans un dialogue sophistiqué, chacun poussant l'autre dans ses retranchements. Dans chaque morceau, il se passe beaucoup de choses. Même une pièce contemplative comme Trio, où le violoniste David Cross est très présent, a bien vieilli et reste plus étrange que mièvre. Et chacun l'a noté, Fracture, où les musiciens sont étonnamment soudés et solidaires, offre à ce disque peu banal un finale fascinant, épopée en condensé, qu'il faut apprécier à partir de l'aventure du morceau précédent, celui qui donne son nom à l'album, comme on écoute une fugue répondre à son prélude, comme on éprouve dans la décision la délivrance après le doute.