Enregistré en exil à Londres en 1970 au moment des dissensions au sein de Crosby, Stills, Nash and Young,
Stephen Stills est le premier album solo de son auteur après de multiples expériences en groupe : de The Continentals à CSN&Y en passant par les Au Go Go Singers, The Company et un album d'improvisations blues-rock avec Al Kooper où il avait remplacé Mike Bloomfield au pied levé, l'homme n'avait, à l'époque, jamais encore proposé une œuvre entièrement personnelle.
C'est chose faite avec ce premier opus, prélude à une longue carrière solo, qui le met sur de bons rails en remportant un succès mérité, à l'instar de ses précédentes productions en groupe et des projets solos de ses ex-compagnons de route. Le guitariste a le vent en poupe lorsqu'il s'attaque à cet album qu'il veut ouvert, reflet parfait de ses recherches musicales.
Si l'on y retrouve une ambiance qui rappelle celle des albums
Crosby, Stills And Nash et
Déjà Vu,
puisqu'il en avait été le véritable maître d'œuvre, y épanchant son extraordinaire soif de création, on distingue toutefois une ouverture à des musiques plus personnelles. Stephen Stills nous dévoile tour à tour un folk déchaîné,
« Love The One You're With », classique de l'artiste et peut-être profession de foi (« Si tu ne vis pas avec celui – ou celle - que tu aimes, aimes celui avec lequel tu es », sur une idée de Billy Preston), un blues live épuré,
« Black Queen » et quelques gospels,
« Church (Part Of Someone) » et la deuxième partie de
« We Are Not Helpless ».
L'ensemble sonne terriblement juste et l'on se surprend à reprendre un peu de folk avec l'altruiste
« Do For The Others » avant d'être définitivement emballé par la chorale de
« Sit Yourself Down » où se sont invités Graham Nash, David Crosby et Cass Elliot de The Mamas and The Papas. Ne manque plus que Neil Young qui ne tarde pas à surgir sur
« To a Flame » , étrange pièce jumelle des chansons du premier album de ce dernier.
Le temps d'effleurer le penchant pour la surproduction de Stephen Stills avec un
« Cherokee » cuivré et imposant (avec Booker T. Jones à l'orgue) et on arrive au cœur du sujet avec les collaborations de Jimi Hendrix et d'Eric Clapton. Regrets éternels d'abord avec l’ultime solo enregistré du premier sur
« Old Times Good Times », bien entouré il est vrai par une section rythmique (avec Ringo Starr, auquel Stills venait de louer puis d'acheter sa demeure dans le Surrey) au diapason de son extraordinaire sens rythmique, avec finesse et économie il balance un groove dont il emportera la secret avec lui quelques semaines plus tard.
A l'inverse le flegmatique Eric Clapton, qui mixe dans le studio voisin lui aussi son premier album solo enregistré deux mois plus tôt à L.A., déroule son phrasé particulier et habituel sur le blues
« Go Back Home », tranquillement d'abord mais poussé par la wah-wah nerveuse de Stills, il rompt finalement les digues pour laisser passer un flot de notes d’une précision redoutable. Ce solo est d'ailleurs considéré à juste titre comme l'un des meilleurs de sa carrière enregistrée et publiée. Stephen Stills : « On a fait qu’une seule prise. En fait, c’était une répétition pour qu’Eric se chauffe. Il nous a dit : laissez-moi m’exercer un peu. L’ingénieur a quand même enregistré. C’est Eric Clapton qui s’échauffe, les potes ».
Pari réussi donc pour Stephen Stills qui réussit à produire une œuvre cohérente malgré la diversité de ses influences et de nombreux invités (dont John Sebastian) : rien d'évident au départ comme le montrera son deuxième opus solo qui rate le coche malgré une recette similaire (Eric Clapton à nouveau sur
« Fishes and Scorpions », enregistré pour son premier album mais gardé pour celui-ci).
Thierry Gaydon - Copyright 2013 Music Story