On ne peut pas exister sans plaisir, même une seconde, alors quand on a le blues, le moral au ras des chaussettes, le coeur contrit, comme ce soir peut-être, un petit conseil, passez-vous une galette de
Monk, ou versez-vous un bon Straight No Chaser, ça vous soulagera... L'homme à l'état brut. Monk et sa musique. Monk et ses rêves. Monk et son génie. Parce que Monk est un génie. Il sait vous parler, il vous comprend, il vous dit tout avec son piano, qu'il soit accordé ou pas... Et il te rappelle, sans haine, ni violence, comme un reflet dans un miroir, ce qu'est ton humanité avec son lot de bonheur et de merde, ce qu'est "devenir homme". Dit comme ça, l'on dirait une recette célinienne, une recette au Tarapout. Même si chez vous, ça n'est pas le luxe, l'aisance, même s'il n'y a pas toujours de la cuisse, ni trop de lumière, savon et parfum, croyez-moi, avec Monk, l'on oublie ses petits malheurs, et surtout l'on essaie de ne pas trop se faire d'illusions, parce que la musique de Monk, ça n'est pas une musique qui en fout plein la vue ou les tympans. Elle est avant tout terrienne et savante. Monk, c'est un laboureur. Mais un gentleman de laboureur, humain, quoi. Alors, à quoi bon se faire des illusions sur son existence, ou de penser à la belle à qui l'on a ravi un moment savoureux? Elle est partie, fondue dans la nuit noire, après un verre ou deux, vous laissant seul dans une sorte de désespoir. C'est un rêve éveillé dans une réalité teintée de blues, le coeur serré, la gorge un peu nouée. Le plaisir était si fugace que d'y penser ça en devient un plaisir presque insupportable... Alors, un troisième verre s'impose. Another Straight No Chaser (1). Ainsi, la musique de Monk vous aide à traverser l'épreuve du temps, à oublier ces secondes qui vous engourdissent et vous écrasent finalement de tous ces désirs d'ici et d'ailleurs. La musique de Monk, elle est métaphysique...
Avec Monk, l'on pénètre dans ces beaux sous-sols imaginaires, chauds et capitonnés, bondés et enfumés, où règnent le réconfort et la convivialité, au point que le désespoir devient plus supportable. Même si la lumière n'est pas aussi "éclatante" et lumineuse que la musique de Bach, elle est aussi indispensable. Parce que "Monk détient entre ses doigts le pouvoir définitif du nivellement par le bas", comme le disait
Laurent de Wilde dans sa remarquable étude consacrée au pianiste. Et si vous reprochez au pianiste de jouer une fausse note, et bien quelque part, c'est comme si vous en vouliez au soleil de se lever à l'est et pas à l'ouest. Monk, astre du jour, étoile de la nuit, il est aussi l'ange du bizarre. Mais du bizarre comme celui-ci, grands dieux, donnez m'en tous les jours, que chaque jour soit un mystère, que chaque jour soit une surprise, un instant de bonheur monkien et qui sait, à moi aussi il me poussera peut-être des ailes...
Les neuf titres de cette magnifique session de novembre 1966 et janvier 1967 ont été restaurées, parce qu'à l'origine, de nombreux titres (comme "We See") avaient été amputés de quelques secondes par le terrible Teo Macero, le producteur légendaire du label Columbia (
Miles connaissait bien l'homme, lui-aussi...). Aussi, trois inédits de cette session ont été rajoutés, et non des moindres. Une composition de toute beauté, This is my Story, This is my Song, illumine cet album, qui je le répète est une merveille. Le disque alterne ses morceaux favoris joués en solo absolu (deux titres) avec d'autres thèmes interprétés par son quartette classique (composé de
Charlie Rouse au sax ténor, Larry Gales à la contrebasse et Ben Riley à la batterie, un quartette « régulier » depuis 1964). Il débute sur le génial "Locomotive", joué sur un mid-tempo ensorcelant, les cuivres jouant la rythmique sur un swing efficace, mais sans les "cabrioles" de ses débuts. La surprise est de taille avec le titre suivant, I Didn't Know About You, un thème rare de
Duke Ellington. Le sax de Rouse se fait langoureux, sage et profond. Le temps s'est distendu, les musiciens prennent le temps de développer leurs idées, font durer le plaisir, comme lors de bons et doux préliminaires, véritables prémices à l'acte d'aimer. Car avec Monk, c'est une histoire d'amour, à vous procurer du plaisir, mais aussi à vous déchirer coeur et âme.
Le troisième thème, archi connu, Straight No Chaser, et qu'il avait joué bien des fois auparavant (la première fois étant aux côtés de
Milt Jackson, en 1948), est ici remarquablement exposé. Faut dire que chez Columbia, c'est le confort et les grands moyens. C'est un thème en apparence assez simple, que l'on peut chanter. Bref, on y respire, l'on est envahi d'une joie ineffable, d'un doux bonheur, tranquille, quasi égoïste. Japenese Folk Song est un thème qui m'était totalement inconnu, je crois. La mélodie est inoubliable, un brin nostalgique, et le sax de Rouse toujours aussi touchant. Un thème qui illustre bien ce côté "en marge" du pianiste. La rythmique n'est pas forcément mise en avant, mais elle assure en diable. Enfin, le premier morceau joué en solo absolu, le fringant Between The Devil and The Deep Blue Sea, est un thème ô combien magnifique (signé H. Arlen et T. Koehler). Le bonheur à l'état pur. Que dire de plus? We See retrouve sa durée initiale, donc, (plus de 11 minutes), rythmes décalés, un sax hésitant au cours de l'intro, puis prenant plus d'assurance dans les impros. Le bonheur est fragile, mais il dure plus de dix minutes... Enfin, les trois inédits, la reprise du thème d'Ellington, puis ce thème oublié, rappelant les gospels que l'on jouait dans les églises baptistes du Sud. Voilà, c'est dit, et maintenant, je vais mieux... Merci le Moine.
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(1) Un "straight no chaser" signifie que l'on prend un verre de whisky sec (whisky non dilué et sans glaçon) et c'est tout. L'on signifie également que l'on ne prendra pas d'autre alcool (une bière par exemple). Bref, pas de mélange. Et en musique, pas de compromis.