Pour la photo de pochette, on lui a demandé de se faire un brushing, de lustrer son blouson de cuir, et d’arborer un demi-sourire un peu niais, mais surtout pas farouche. Et bien, c’est peine perdue : malgré tous ses apprêts, Bob Seger se présente tel qu’il est (et faisant irrésistiblement penser à d’autres p’tits gars d’un autre terroir, plus sudiste, comme les Allman Brothers Band, ou Lynyrd Skynyrd), un bouseux de la campagne, mal à l’aise dans ses escarpins, et qui a trop sillonné le Michigan dix années durant, pour que le succès qui lui tombe dessus à trente ans passés lui fasse tourner la tête.
D’ailleurs, s’enfermer dans un studio, Grand Bob n’aime pas trop cela : il préfère, et de loin, la poussière de la scène, des stades démesurés comme des troquets de quartier. Alors, il a nécessité de s’entourer d’amis, voire de complices : un groupe qui l’accompagne depuis (presque) les premiers jours – le guitariste Drew Abbott en tête – et quelques affiliés (le guitariste Jimmy Johnson, le batteur millésimé Roger Hawkins, ou l’Eagles et confident de toujours Glenn Frey). Ensuite, il n’y a plus (sic) qu’à composer quelques chansons propices à se faire lever les foules d’enthousiasme, et plutôt dans le créneau de la ballade en tempo médium, et envolées épiques.
Des airs qui racontent des histoires, aussi, de gens un peu paumés, qui, le matin, se réveillent seuls plus souvent qu’à leur tour. Enfin, il convient de choisir scrupuleusement quelques reprises (à l’instar du « Ain’t Got No Money », du poissard chanteur de country Frankie Miller). Ensuite, que voulez-vous, on joue avec tout son cœur, et on forme des vœux pour que cela plaise. Voilà : Stranger In Town enchaîne « Hollywood Nights » (la nuit désespérée), “Still The Same” (la trentaine désabusée), et « Old Time Rock & Roll » (la nostalgie navrée, classée l’une des chansons plus importantes du siècle, offerte par un George Jackson qui composa tout de même « A Man And An Half » pour Wilson Pickett). Pour faire bonne mesure, on adjoindra « Feel Like A Number » (ou perdu dans la foule) et « We’ve Got Tonight » (ou perdu dans l’amour).
Au final, Strangers In Town n’est pas qu’un bon disque : c’est un résumé saisissant de ce que peut être un rock populaire mais pas putassier, une énergie intelligemment canalisée, et l’offrande d’un chanteur à la tête bien faite (la voix de Seger) et bien pleine (les compositions de Seger). Avec Live Bullet, sommet d’une carrière, aussi, et, partant, d’une époque. Stranger In Town atteindra la quatrième place des classements américains, et les singles « Old Time Rock & Roll » (28
èmeposition), « Hollywood Nights » (12
ème), et « Still The Same » (4
ème) lutteront vaillamment contre la concurrence.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story