Après un "Rubycon" abstrait, évanescent et entièrement électronique, Edgar Froese, Peter Baumann et Chris Franke sortaient un an plus tard "Stratosfear", tout aussi splendide mais qui en est en quelque sorte l'anti-thèse. Non que cet album ne soit pas planant, il l'est ! Mais d'une manière complètement différente, voire opposée : plus de thèmes, de couleurs musicales, et une instrumentation enrichie cette fois d'instruments non électroniques comme guitares, piano, clavecin, harmonica, percussions... Quatre morceaux au lieu de deux, de longueur équivalente (une dizaine de minutes chacun), et qui peignent des paysages plus divers, plus concrets et plus "terrestres", plus lumineux également que sur le trouble et sombre album précédent.
1- "Stratosfear" : une introduction en doux arpèges de guitare électrique, puis une longue séquence électronique, mélodie synthétique sur séquence rythmique répétitive, et une conclusion à la guitare électrique solo. Un morceau au tempo assez rapide, comme le survol en accéléré d'un vaste panorama de lacs brillant sous le soleil ou de déserts parsemés de roches violet et orange, comme dans les peintures de Bruce Pennington.
La musique s'évanouit...
Tout de suite après sont rejoués les arpèges de guitare comme au début du disque, sauf que la mélodie a vaguement changé... Mais déjà les arpèges s'éloignent, très lentement... Image qui se dissipe au crépuscule...
Drôle de séquence courte et comme suspendue entre deux, isolée comme une île......
2- "The Big Sleep In The Search Of Hades" : très beau morceau, de forme sonate. Refrain en arpèges de guitare et synthétiseur à la mélodie douce et aérienne, et couplet en nappes vaporeuses de mellotron.
... vision d'une gigantesque sphère argentée suspendue au-dessus d'une plaine stratosphérique d'où émergent ça et là quelques protubérances, quelques montagnes de nuages...
Le titre le plus planant de l'album.
3- "3 AM At The Border Of The Marsh From Okefenokee" : des notes en intervalles d'octave, comme des gouttes d'eau qui tombent lentement ou les pas de quelque promeneur solitaire... un harmonica accompagné de sonorités électroniques éthérées... Peu à peu monte un crescendo, une énorme vague électronique qui retombe pour laisser la place à une sorte de ballade, jouée entièrement aux synthétiseurs...
Une ballade dans les Everglades... Matin calme et heureux voyage....
A la fin, on entend des moutons ou des brebis. Etrange. Puis les pas du marcheur s'éloignent et disparaissent au loin... Le morceau se termine comme il avait commencé.
4- "Invisible Limits" : même séquence de base (les "pas"), qui constitue un bel enchaînement avec le titre précédent, puis le tempo s'accélère, dans une atmosphère rappelant celle du premier morceau.
Au bout d'un certain temps et après quelques arpèges de guitare, le climat change, devient plus abstrait, sonorités électroniques et bruits divers, la mélodie revient doucement accompagnée de subtils bruissements, et puis c'est la conclusion au piano accompagné d'un synthétiseur mélancolique et enfin crescendo final au piano seul.
Fin de la journée, sur un rivage de "sables vermillion", le regard tourné vers d'invisibles limites...
Tangerine Dream n'a par la suite jamais égalé ce sommet, même si je considère "Cyclone" (évoquant des cités du futur abandonnées dans une entropie de béton et de métal), et surtout "Exit" (de loin le meilleur album des Allemands en-dehors des seventies et dernière sortie galactique d'un groupe qui allait par la suite, et à de rares exceptions près, sombrer dans une sorte de new-age facile et prévisible pour ne pas dire totalement insipide), mais aussi "White Eagle", "Le Parc" ou encore "Underwater Sunlight" (les exceptions en question), comme de belles réussites.
Un classique incontournable de la "musique planante".