L'ignorâtes-vous? Le Sacre du printemps a 100 ans, et le Théâtre des Champs-Elysées, qui célèbre son propre centenaire, va bientôt dignement fêter cette oeuvre qui lui aura procuré l'occasion de son baptême du feu en matière de querelle esthétique. Jamais en manque d'idées, une grande major du disque propose Le Sacre par paquet de quelques kilos (
Stravinsky: Le Sacre du printemps, 100ème Anniversaire, soit 35 versions au catalogue Universal), ou par paquet économique d'une livre (
Stravinsky: Le Sacre du printemps, Histoire d'une oeuvre, soit 6 versions, plutôt bien sélectionnées même si chacun regrettera tel choix plutôt que tel autre, évidemment).
Evidemment, les parutions ne se sont jamais arrêtées, et si l'année 2013 promet une recrudescence -
le Capitole de Toulouse et Tugan Sokhiev, déjà sorti,
le Berliner avec Simon Rattle à venir, etc - ces dernières années en ont vu fleurir plus d'une.
Esa-Pekka Salonen s'étant imposé il y a quelque cinq ans et étant pas mal commenté - et ce disque étant repris dans les deux coffrets Decca mis en lien ci-dessus - je n'y reviens pas et ai plutôt choisi de me focaliser sur deux des très bonnes versions récentes (parmi celles que j'ai écoutées) :
celle de Mariss Jansons avec le Concertgebouw d'Amsterdam et
celle d'Ivan Fischer avec son Orchestre du Festival de Budapest. Notons que le programme est sensiblement le même : dans les deux cas, le couplage éprouvé avec la Suite de L'oiseau de feu s'est imposé, avec dans le cas de Fischer deux petits compléments (le Scherzo à la russe et le Tango n°72). Précisons également que dans les deux cas il s'agit de SACD (je ne pourrai hélas rien dire de leur qualité étant donné la modestie de mon équipement). Le disque du Concertgebouw est tiré de deux séries de deux concerts par oeuvre, avec sans doute des prises dans la salle sans public pour se couvrir : le résultat n'apparaît en tout cas jamais comme étant dépareillé, et il s'agit là de captations sur le vif admirablement montées, ce qui n'est pas toujours le cas, hélas.
And the winner is...? En ce qui me concerne, Jansons, mais sans que cela signifie une seule seconde que la version Fischer démérite ou qu'elle ait de francs défauts. A vrai dire, tout dépend de ce que l'on favorise. Si l'on aime les sonorités chaudes et enveloppantes, avec des cordes graves vrombissantes et une sonorité d'orchestre dans l'ensemble plus capiteuse, c'est sans surprise le Concertgebouw qui l'emporte haut la main. Si l'on préfère un orchestre moins immédiatement imposant et à la sonorité plus dosée, c'est plutôt Budapest. Dans Le Sacre, je dis bien, parce que pour ce qui est de la Suite de L'Oiseau de feu, j'ai tendance à préférer Jansons, qui non seulement bénéficie de son orchestre si bien sonnant, mais aussi d'une captation plus équilibrée qui met mieux en valeur tous les pupitres (écouter par exemple la Danse infernale du roi Kastcheï, à l'impact plus marqué, ou la Berceuse, dans les deux cas idéalement rêveuse mais qui avec le Concertgebouw touche au sublime du fait des couleurs des instruments). S'il arrive à Fischer de manquer de nerf ici et là, on ne peut pas dire pour autant que son orchestre manque d'allant ou de chair. Ce qui est par ailleurs évident dans ses Mahler récents, c'est-à-dire que son orchestre est aujourd'hui devenu l'égal de bien d'autres beaucoup plus prestigieux en terme de cohésion sonore, s'entend tout à fait dans cet enregistrement.
L'important est également de noter que si les deux chefs n'ont pas tous les deux exactement la même idée des oeuvres, ils en ont de toute évidence chacun une. Tout a sans doute été travaillé de fond en comble, mais ce ne sont pas des enregistrements où les intentions sont tellement mises en avant qu'on n'entend plus qu'elles. De l'idée à la réalisation : dans les deux cas, tout ou presque semble aussi naturel que possible, sans pour autant que la lecture semble manquer de concertation. Avec Jansons, le Concertgebouw rutile, au meilleur sens du terme. L'Introduction à L'Adoration de la terre est exemplaire : il est dès l'abord évident que les phrases et leur entrelacement ne seront pas soumis à une démonstration de la part de certains pupitres ou instrumentistes. Cependant, quels instrumentistes ils sont! On s'attendait à ce que le Concertgebouw n'excelle pas à rendre tout ce que cette oeuvre exprime de sauvagerie, mais la très bonne surprise est qu'il n'est pas loin du compte. Alors que dans certaines oeuvres, Jansons a tendance à ne pas assez pousser son orchestre dans ses retranchements, il ne se contente pas ici de rendre ses cordes graves telluriques - ce qu'elles sont, sans trop avoir à forcer leur nature - et le Concertgebouw arrive à résoudre la quadrature du cercle : la puissance et la violence de certains traits ne s'atteignent jamais aux dépens des couleurs, de la beauté des timbres, de la conduite de la ligne. La Danse sacrale est ainsi une très grande réussite, avec un orchestre somptueux, mais c'est de toute façon l'ensemble qui est à louer. Devant tant d'opulence sonore jamais maniérée, Fischer pourrait pâlir. Ce n'est pourtant pas franchement le cas, sans doute parce que lui aussi maîtrise tous les paramètres sans pour autant montrer trop les coutures. Reste que le petit déficit de nerf noté plus haut dans certains passages, et une prise de son qui rend moins présents certains pupitres (par ailleurs moins immédiatement charmeurs), achève de rendre sa version moins opulente mais aussi moins percutante.
Pour résumer, il n'est pas vraiment la peine de se porter sur des nouveautés certes honorables (je pense à Sokhiev) mais qui n'arrivent pas tout à fait à la cheville de parutions récentes - je ne parle même pas des versions dites de référence - qui n'ont pas forcément trouvé leur public. Si l'on veut se procurer un Sacre récent, on aura tout intérêt à favoriser des enregistrements tels que ces deux-là. Je conseille en priorité Jansons avec le Concertgebouw, car tout y est réuni : orchestre faramineux, direction d'une précision redoutable, prise de son exceptionnelle (je ne peux qu'imaginer ce que cela peut donner en SACD sur un excellent équipement), et pour finir complément de choix avec une suite de L'Oiseau de feu elle aussi formidable.
Pour un Sacre en dvd, en attendant de voir ce que donne le CD EMI, on peut se porter sur la version trouvable dans le concert à la Waldbühne du Philarmonique de Berlin en 2009 :
Nuit Russe (dvd) /
Le sacre du printemps - Blu-ray. Pour un résultat toutefois assez nettement moins marquant que dans les deux CD pré-cités (mais voir un grand orchestre à l'oeuvre dans Le Sacre, c'est toujours un plaisir).
Pour ceux qui souhaiteraient le Ballet complet de L'Oiseau de feu, ne surtout pas hésiter à acquérir la très remarquable version d'Andris Nelsons avec son Orchestre de la Ville de Birmingham, dans un des très grands disques Stravinsky des dernières années :
L'Oiseau De Feu . Symphonie De Psaumes.