Dans un double-album bien rempli, voilà le retour des enregistrements stravinskiens qu'Abbado grava aux alentours de 1980 avec son Symphonique de Londres dont il était alors le directeur.
La plus incontestable réussite, c'est ce "Pulcinella" à fleur de peau où la tonitruance des instrumentistes anglais, d'une virtuosité diabolique, ne vous laissera pas un instant de répit. Les trois solistes (Berganza, Davies, Shirley-Kirk) n'ont jamais été égalés.
L'autre réussite, c'est ce "Sacre" inhabituel mais révélateur : incroyablement subtil, varié, expressif, Abbado situe ce rituel païen sur les tréteaux d'un théâtre qui renouvelle constamment ses ressources scéniques. Le travail sur la prosodie est remarquable : les accents, très précis et travaillés, tombent peu où on les attend ("jeu du rapt").
Le chef italien va chercher dans le texte mille détails d'instrumentation qu'on entend rarement (grattements de cordes dans la "danse des adolescentes", amplification du tam-tam dans "action rituelle des ancêtres"...) et cet iconoclasme renouvelle l'écoute d'une partition que tant de versions uniformisantes nous donnent l'illusion de bien connaître.
Dans la Suite de "l'Oiseau de feu", l'interprétation est plus convenue, les pupitres plus roboratifs : Abbado célèbre davantage les beautés de l'orchestration qu'il n'est sensible à l'élément dramatique, mais sa direction extravertie emporte néanmoins l'adhésion.
Idem pour "Petrouchka" : l'approche symphonique renforce la cohérence du ballet mais faute d'une dramaturgie vraiment affirmée, cette lecture renvoie davantage à un conte imaginaire qu'à une pantomime burlesque.
Semblablement, les rutilants "Jeux de carte" manquent un peu de cet esprit ludique qui anime d'autres versions plus inspirées.