Memphis 1954.
La ville est au carrefour entre la route qui mène de Nashville au Texas, et celle qui va du Delta vers Chicago. Cowboys et maquereaux s'y rencontrent. Noirs et blancs y jouent de la musique. Bien avant cette année sainte pour les rockers, on jouait déjà le rock'n'roll. Bien avant Elvis, Scotty Moore et Bill Black, des mecs jouaient des hillbilly boogies et des rhythm and blues. Bien avant eux, des noirs jouaient des chansons country et des blancs reprenaient des blues. Mais là où ces gens le faisaient pour divertir et s'amuser, les trois lascars, réunis un peu par hasard, annoncent l'Apocalypse. Il ne s'agit plus d'une gentille musique enjouée mais d'un truc orgiaque où des chansons d'amour se transforment en déclaration de guerre. L'alchimie opére entre la voix de prêcheur satanique du hillbilly cat, le jeu de guitare crasseux et bourré de slapback de Scotty et le slapping de Bill Black. Le rock devient une attitude qui abolit les dimensions pré-établies entre musique noire et musique blanche. La fusion nucléaire est irréversible entre le shuffle de "That's All Right" et celui du "Blue Moon Of Kentucky" qui sonnent pareil alors que ces deux airs viennent de contrées culturelles bien différentes. "Good Rockin' Tonight", "Baby Let's Play House" sont des hymnes à l'indépendance. "Trying To get To You" et "I'm left, You're Right, She's Gone" révèlent toute la ferveur innocente de celui qui n'est pas encore le King. Quant à "Mystery Train", chanson paranormale où le titre n'apparaît pas dans son texte, composé par Junior Parker, c'est une histoire de train fantôme sur laquelle Elvis et ses acolytes rigolent et se moquent du reste. A l'heure du tout numérique, ces enregistrements lo-fi sonnent toujours aussi frais, dynamiques et mystérieux. Au-delà du talent, il doit exister une dynamique, un groove, une attitude et un engagement. Ces sessions sont à écouter comme les tables de la loi sonique rock'n'rollienne. Yeah.