Dans la villa de Norma Desmond, gloire oubliée du cinéma muet, le temps est suspendu. Norma vit dans un univers qu'elle veut clos, où tout se répète à l'infini, un univers de gestes ritualisés (les parties de cartes avec les « figures de cire », la projection de films muets -Queen Kelly- cent fois vus), une totalité retrécie, une réalité atrophiée mais qu'elle contrôle entièrement, où rien ne peut ni ne doit lui échapper. L'absence de poignées à toutes les portes de la demeure, au-delà de l'explication pratique donnée par Von Stroheim, symbolise ce désir de contrôle de l'ensemble de l'espace qu'elle s'est assigné. L'extérieur est aboli. En reprenant une catégorisation deleuzienne, le hors champ, c'est le reste du monde.
Mais, il n'existe pas de monde parfaitement clos. L'irruption de William Holden, scénariste fauché harcelé par les huissiers, en est la preuve. Deux univers entrent en collision, deux ensembles se découvrent une intersection, par hasard : Un pneu crevé, le désir d'échapper à ses poursuivants, la dissimulation de sa voiture dans le garage d'une propriété qu'il croit abandonnée et le jeune scénariste pénètre dans le royaume suranné d'une Salomé au parfum de naphtaline.
La faille se manifeste. Norma travaille depuis des années à un script affligeant, qu'elle soumet à son jeune visiteur. Sans être vraiment malhonnête (à la fin, il refusera de garder les cadeaux qu'il a reçus), Holden en profite pour se faire engager et payer par Norma pour l'aider à corriger son scénario. Il éprouve une sorte de compassion malsaine pour cette vieille actrice pathétique, névrosée et suicidaire ; par un mélange d'intérêt et de pitié (la pitié dangereuse de Zweig), il devient son amant ; mais plus que son amant, il devient sa créature, sa marionnette ; il se laisse avaler par cet univers immobile et figé, où le temps ne passe pas. La nuit, il s'évade pour retrouver le monde des vivants. D'ailleurs, dans tout le film, on ne ressent le passage du temps que lorsque William Holden sort de la propriété de Norma. Ce bonheur factice s'écroule lorsque de Mille refuse le script de Norma et lorsque Holden décide de la quitter. Elle abat son amant qu'on retrouve flottant dans la piscine (« Ce pauvre jeune homme qui avait toujours rêvé d'avoir une piscine »).
La narration est parfaite, les dialogues brillants, l'ironie à fleur de peau, les acteurs au sommet (Gloria Swanson en Charlot est un grand moment, Von Stroheim tel qu'en lui-même, Holden dans son premier vraiment grand rôle), le noir et blanc magnifiquement suggestif et contrasté. Le plus beau et le plus noir des films de Wilder, avec Fedora.