A peu près Nancy , mardi 15 janvier 2013 .
Cher Raphaël ,
Ecoute- moi ...
Trois écueils à éviter :
1) Aller dans le sens des critiques en oubliant ton blic : le bon papier des inrocks était minuscule , ça n'en vaut pas la peine , demain ils te redétesteront parce que tu es beau , riche et brillant , et que tu auras fait un succès , par mégarde ( tu n'es même pas dans leurs 50 meilleurs albums de l'année ) .
2)Enlaidir ta musique par des bruits du temps , les chaudières ...
3)Te laisser happer par la musicale aventure artistoc butée , à la desperado ... loin des villes et des rumeurs soupçonneuses ( tu n'as rien à prouver , on t'aime ! ) .
Ne fuis pas le succès ! Fais pas ton Bashung , fais pas comme Murat , qui ne veut plus , depuis Lilith , s'abaisser à écrire une bonne chanson parce que les bonnes chansons c'est rien que pour les filles , et qu'il n'aime plus plaire aux filles parce qu'il est vieux et qu'il ne s'intéresse à rien d'autre qu'à la chasse aux taupes vers la Compissade ... fais pas ci , fais pas ça ...
Ou alors fais nous ton "rivière ..." avec les mecs de Zone Libre en guise d'Anglais et de Canadiens ou d'Amerloques , puisque tu sembles aimer le bruit de la couleur rouge , camarade chanteur ! Eux ils en font du boucan , avec la gratte de Teyssot-Gay , mais c'est de la tronçonneuse , pas des chauffe-eau qui gouttent .
Dans ton disque , il y a quatre chansons magnifiques ( sur 10 c'est déjà pas mal ) : Manager ( un bon résumé de "heroes" ) Déjà vu , Voyageur immobile et surtout , surtout "Quand j'aimais vraiment" ( t'as pensé aux cornemuses ? ) . Un hymne ! Et moi , comme toutes les nanas au lyrisme mélique , j'aime les hymnes , toujours un peu ridicules , les trucs chantés à tue-tête ( et faux ! ) à pleins poumons comme des prières dans le désert . J'ai hâte d'entendre ça en concert , braillé par les gens en pleurs , après le cinquième rappel du tonnerre de Dieu .
Quatre autres sont presque insupportables , redondantes de notre époque ( Insensible , Asphalte , Collision et Noire sérénade ) ... du "bon son" , de la modernité ... et deux sont trop étranges pour que je puisse me prononcer ( il se peut que tu sois génial , je prends le risque ) : "Peut-être" et "Mariachi blues" dans laquelle tu nous parles de rock and roll et d'Edith Piaf .
Les critiques se piquent d'adorer , et c'est toujours mauvais signe . Fais gaffe , le frigo n'est pas loin , tu vas devenir un cas .
Donc 4 sur 10 , tu restes de justesse dans la ligne de mon adoration , mais je te vois dévier , amour de mes oreilles et de mes yeux , te lancer dans l'ivresse sonore et les facilités de l'incohérence .
Moi qui pensais que tu venais de loin et de longtemps , détaché du séculier comme un boxeur à l'entraînement , réfractaire à la mécanique futuriste , nostalgique "des petites motos bleues qui chantaient comme des trompé-é-teuh" ... et là tu plonges dans la ferraille à la mode ! c'est un coup du Lebeau , ça , le machiniste ... j'ai comme entraperçu une main baladeuse .
Déjà dans le live avec le fils Audiard , tu faisais mumuse ( très brillamment ) avec les appareils , les doubles micros détonés , les boucles et les scies laser , tu faisais tout , comme un dj un peu timide ... Je pensais que c'était juste pour le cinoche ... mais là , à quoi tu joues ? Tu veux finir chômeur ? Dans les bois pas au chaud ? Il va dire quoi le prix Nobel ?
De passage à Reims , une ville que je connais bien ( celle des sacres de l'amour où même les pierres de la cathédrale sourient quand on s'embrasse ) tu t'es enfermé en tête à tête avec la gloire locale , Benjamin Lebeau Des Shoes , très sympathique , c'est pas le problème , mais son truc à eux c'est "l'électronicité" , la musique pour les jeunes bourges friqués du lycée Jean-Jaurès , pas trop les bonnes chansons émotives ... c'est tellement plouc les bonnes chansons émotives , c'est pour le peuple du ring parade ... Les bourgeois ( à part toi ) ça n'aime pas le peuple , ça ne s'en soucie guère .
Je sais qu'en musique on peut tomber en amour d'amitié , se tripoter le bémol , s'échanger les baves ... C'est comme partager le même lit , et sans épée entre , ne plus pouvoir se quitter , pareil que dans le film de Donzelli ( parce que "se quitter" c'est se quitter soi ) être malades à en crever quand on ne se voit plus ( parce que "ne plus se voir" c'est aussi ne plus se voir soi-même ) que ce genre de complicité les volets fermés échappe à toute compréhension et donc à toute résolution , à toute condamnation ... Seulement ça ne dure pas .
Il te fallait bien essayer cet adultère . C'est fait . T'arrêtes ! Vous n'aurez pas d'enfants ... Mieux vaut rester seul et invaincu de ce côté des pratiques , et continuer ce que tu sais faire : les belles chansons ! T'es un classique , mec , fais pas ton ingénieur .
Regarde ton "squelette au bar de l'hôtel" , il ne craint pas de faire "sa toilette au scalpel" ... on te protégera des méchants .
Dès que je vois un inrock , je le cisaille , j'ui fous la tête en bas !
Soul sister .